7 – La question de la responsabilité.

 
     
     
 

Que restera-t-il après notre passage ?
Les mots… nous en avons fait des produits finis.
Penser… nous en avons fait un discours qui ne reconnaît plus du monde que ce que lui-même en dit.

Vivre, c’est tendre au plus haut degré de l’art.
L’art ne se raconte pas, pas plus qu’il ne s’explique, il se vit.
« Qu’on s’en tienne à la vie qui progresse et qu’on s’éprouve à l’occasion ; il s’y révèlera dans l’instant si nous sommes vivants, et, rétrospectivement, si nous avons été vivant ». (1)

Le corps est comme l’empreinte changeante où la pensée se grave dans la matière au fil du temps. Le temps est comme l’empreinte changeante où notre pensée vient graver la matière. Emprunt fait à la matière et empreinte dans la matière. La matière lorsqu’elle devient la voyance de la pensée. Signes, empreintes, écritures de présence. Faire un geste, tendre vers.

Le monde est tout entier dans la visibilité du monde, dans ce que nous faisons du monde aussi.
Il y a un seuil, une conscience à franchir, une conscience où s’inscrire si l’on cherche à approcher l’âme des choses, le vécu des choses, leurs paroles propres.
Il y a une conscience à vivre avec ce qui se prononce. Et quand je dis « vivre avec ce qui se prononce », je dis que l’homme, dans un acte artistique dépend de l’autre, il n’est pas seul à prononcer quelque chose. Il doit se prononcer avec les mots de la nature, avec les pensées du monde. Il doit oeuvrer avec ce que le monde a éprouvé et là où le monde s’est éprouvé. Les mots, les couleurs, les formes réagissent à l’être qui les approche, qui les touche. L’art véritable n’est pas une image fixe, une représentation de soi où de l’autre. Il est le lieu où l’âme se révèle, apparaît et parle. Il est cette responsabilité là... cette conscience, portée jusqu’à l’autre, jusqu’à nos mains, jusqu’à nos yeux, jusque, au cœur de l’homme. Voilà le véritable sens du don artistique. Voilà ce que j’ai pu reconnaître dans le Monde créé.

Présence de la responsabilité...
Le processus en devenir est le contenu d’une mémoire infinie de formes finies en lesquelles se réfléchit la mémoire de toutes les formes futures.
Présence de la responsabilité...
Le don qui se transmet dans la parole, ce sont les sens qui ont été parcourus et vécus ; un lien tissé entre la vue passée et la vue future, la présence de la vue dans le temps.
Ici, l’individu est responsable, au commencement.

Il nous faut parvenir à vivre les souffrances de ce qui constitue notre réalité. Vivre intensément cette mémoire des corps. Entendre la résonance des sens. Ne plus perdre la mémoire, c’est-à-dire ne pas se prévaloir au monde. Tout concentrer là, en un point, en un trait, dans un geste. Tendre à contenir les multiples résonances du sens en un sens renouvelé.

La beauté est dans la terre qui se sacrifie sur toute l’étendue de sa substance, de sa vie même, afin que nos pensées nous deviennent visibles. Visibles, jusque dans les manifestations les plus concrètes du monde physique.
Ici, dans ce monde sensible,  il y a toujours la question de la liberté qui est posée, là, comme un manifeste.
Nos maladies, les maladies de la terre, sont aussi des émanations de nos pensées, portées jusqu’au visible, afin que nos yeux s’ouvrent à nouveau pour re-connaître ce qui est là, devant nous. Non pas identifier, mais re-connaître, renaître avec. Renaître avec conscience, avec la conscience de ce que nous avons à porter, de ce que nous avons engagé de la Nature et de l’Univers dans notre faire.

La terre et l’Univers dans leur beauté nous poussent toujours avec intelligence à répondre à la question de la liberté.
Il n’y a ici aucun interrogatoire, aucun jugement dernier. Il y a le sacrifice. L’amour est ici une rencontre d’une beauté inégalée. Il est une perpétuelle re-connaissance des sens qui nous invitent à répondre à cette question de la liberté.
Ce que l’on appelle le "jugement dernier" n’est pas ici celui d’un Dieu qui déciderait à notre place ce qui est bien ou mal.
"Le jugement dernier", c’est la façon que nous avons de nous prononcer.
"Le jugement dernier", c’est nous qui allons le prononcer.
C’est nous qui le prononçons.

 
 
 
   
  (1) Goethe.