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À cet endroit, les mots prononcés il y a de cela quelques années par un homme, en Italie, continuent à porter jusqu’à nous dans toute leur urgence et leur désarroi aussi. Ils sont porteurs de sens, non seulement en regard de l’Italie contemporaine qui est alors désignée, mais également en regard de l’Europe entière et au-delà.
« Maintenant, disait-il (sous-entendu après le régime fasciste), on assiste au phénomène
inverse : le régime est un régime démocratique. Pourtant, cette a-culturation, cette homologation que le fascisme n’a jamais pu obtenir, le pouvoir d’aujourd’hui, le pouvoir de la société de consommation l’obtient sans peine en détruisant les différentes réalités particulières en enlevant toute réalité aux multiples façons d’être homme que l’Italie a produites historiquement de manière très différenciée.
Et cette a-culturation est en train de détruire l’Italie en réalité, aussi je peux dire que le fascisme véritable, c’est le pouvoir de la société de consommation qui est en train de détruire l’Italie.
Or, c’est arrivé si vite qu’au fond, on ne s’en est pas rendu compte. C’est arrivé au cours des dix dernières années. Comme dans un cauchemar on a vu l’Italie se détruire et disparaître sous nos yeux.
Maintenant que nous sommes réveillés, on regarde autour de nous et on s’aperçoit qu’il n’y a plus rien à faire ». (1)
Jusqu’où, ce cauchemar dont Pier Paolo Pasolini témoignait, va-t-il s’étendre et que faisons-nous pour empêcher que le désert ne croisse ?
Nous sommes au siècle de la transparence, nous oublions de voir ce à travers quoi nous regardons.
Derrière le couvert d’un libre marché... du pouvoir choisir... du pouvoir participer... du pouvoir consommer... du pouvoir produire... du pouvoir reproduire... du pouvoir jouir... du pouvoir tout vendre... du pouvoir se vendre... combien d’individus faudrait-il affronter pour sortir du conformisme en place aujourd’hui ?
Il n’y a qu’un seul individu à affronter : Soi-même !
Là où il y avait voir, (une possibilité de résistance) ; il y a aujourd’hui : voyons, (autrement dit, la seule vitesse de l’information). Mais qu’avons-nous assimilé de tant d’images et de mots passés en boucle ?
A l’intérieur de ces images, il ne s’agit plus aujourd’hui d’envahir mais d’investir, il ne s’agit plus d’asservir mais de convertir. Si l’un engendre la révolte, il semblerait que l’autre suscite la soumission.
Nous sommes éduqués à désirer des produits finis qui ne changeront rien à notre vie une fois acquis. Ils ne feront que perpétuer le désir ainsi dirigé. Il ne s’agit pas ici du désir d’atteindre quelque chose, du travail nécessaire et personnel pour l’atteindre, il s’agit seulement de possession, de posséder pour soi-même des objets que l’on vient identifier avec notre bonheur.
Et si une vie résiste, si une personne résiste, si des êtres ne s’insèrent pas dans cette norme fonctionnelle, il ne s’agit plus de les éliminer, mais de les intégrer, de les rendre consommables, producteurs d’intérêts, afin qu’ils s’inscrivent de nouveau comme consommateurs ou produits de consommation.
Le vivant est partout pré-signifié.
Et si le corps résiste, s’il devient malade, pouvons-nous y voir autre chose qu’un problème mécanique, pourrons-nous voir la maladie comme le lieu d’une mémoire où la nature elle-même vient nous rappeler au dialogue ?
Comment rendre au corps sa mémoire alors même que nous avons déjà réduit la mémoire à un gène ? La mémoire est une éthique qui gêne nombre d’êtres humains aujourd’hui ; elle représente la différence et en l’occurrence, ce qui ne fonctionne pas.
Comment revenir à la vie à travers ce que le corps porte d’elle et nous apprend d’elle ? Comment revenir à la vie par la vie et non à travers nos seules représentations de la vie ?
Si chacun d’entre nous fait ce qu’il peut à son échelle, cela ne peut suffire. Si de grandes choses ont été faites et découvertes par le passé, cela ne peut suffire. Cela ne peut suffire à répondre aux urgences, aux problèmes, aux événements de notre époque, cette époque dont nous sommes les contemporains.
Mais quels contemporains sommes-nous ?
Notre réponse devra être individuelle, ne peut être qu’individuelle, mais en-même temps, elle devra être adressée. Adressée à autre chose que nous-mêmes et au-delà de nous-mêmes en tant que personne isolée.
Une réponse où le monde puisse se retrouver, s’inscrire, se continuer ; où d’autres réponses puissent venir se porter elles-mêmes dans cette réponse et la porter en elle.
Une réponse qui soit porteuse d’un langage où l’univers lui-même redevienne infini.
Plus la recherche contemporaine se spécialise, plus nous croyons parvenir à la connaissance en dissociant d’un tout les parties qui le composent, et moins notre science produit de diversité dans la compréhension des phénomènes présents, passés ou futurs.
Comme autant de métastases dans un corps, la multiplicité n’est ici rien d’autre qu’une même unité s’étant diversifiée dans l’organisation d’une production au sein de laquelle elle s’est elle-même dupliquée…
Du compromis à la compromission, du consensus au mensonge, le genre humain est malade de ce qui fait son unanimité, une seule santé pour tous !
Pour désigner la situation qui est la nôtre, le poète René Char a eu ces mots :
« Cette guerre se prolongera au-delà des armistices platoniques. L’implantation des concepts politiques se poursuivra contradictoirement, dans les convulsions et sous le couvert de l’hypocrisie sûre de ses droits. Ne souriez pas. Ecartez le scepticisme et la résignation, et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens ».
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