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Le piège de l’abstraction, c’est qu’aujourd’hui tout le monde peut, à sa guise, mettre sur les mots, les images, les raisonnements, son propre discours intérieur et, sans être inquiété de rien, en faire quelque chose "d’authentiquement" personnel. Ce faisant devant tout objet abstrait, nous voyons notre interprétation des choses et non plus ce que, dans le geste, dans la forme, dans la parole, nous avons perdu de notre lien au monde. Et c’est cela qu’aujourd’hui nous appelons : comprendre...
Dès lors, ce qui s’offre à nous n’est plus ce qui vit extérieurement dans le monde, ce sont nos propres énigmes et problèmes personnels. Et tandis que l’on croit s’interroger ou résoudre des questions de nature artistique, scientifique ou politique, on s’efforce constamment et intensément de résoudre des problèmes non pas d’art, de science, de politique, mais bien de psychologie. Des problèmes individuels qui n’ont jamais représenté autre chose que la réduction de notre champ de vision à nous-mêmes.
« Toute réalité vivante est, non pas un élément unique, mais une multiplicité ; même dans la mesure où elle nous apparaît comme un individu, elle reste néanmoins une réunion d’entités vivantes autonomes qui, quant à l’idée, à la tendance, sont identiques ; mais quant à l’apparence peuvent devenir identiques ou semblables, non identiques ou dissemblables. Ces entités sont en partie reliées entre elles dès l’origine, et en partie se trouvent et se réunissent. Elles s’opposent et se cherchent à nouveau, et engendrent aussi une production infinie, de toutes les manières et dans toutes les directions.
Plus la créature est imparfaite, plus ses parties sont identiques ou semblables, et plus elles ressemble au tout. Plus la créature est parfaite, plus les parties se font dissemblables. Dans le premier cas, le tout est plus ou moins semblable aux parties, dans le second il en est différent. Plus les parties se ressemblent, et moins elles sont subordonnées les unes aux autres. La subordination des parties entre elles est le signe d’une plus grande perfection de la créature ». (1)
À travers ces mots, le poète et scientifique qu’était Goethe nous signale, dans un premier temps, que plus la créature est imparfaite, plus ses parties sont identiques ou semblables, et plus elles ressemblent au tout.
N’est-ce pas directement sous ce modèle que la mondialisation se constitue elle-même aujourd’hui ? Modèle d’une société organisée, où la somme des parties (parties de plus en plus indifférenciées entre elles) est réductible au tout.
Dans un second temps, Goethe nous signale que plus la créature est parfaite, plus les parties se font dissemblables.
N’y aurait-il pas ici, dans l’observation fidèle que Goethe fait en regard de la métamorphose des plantes, une mesure à prendre pour réfléchir sur une possible intelligence de notre société, de notre humanité ?
Si, au sein même de la Nature dont nous faisons partie, la différence qui peut exister entre les parties, s’inscrit comme le signe d’une plus grande perfection de la créature, quelle crainte cette vue peut-elle bien éveiller en nous, si ce n’est qu’elle risque tout simplement d’ébranler l’idée même du pouvoir, et ceci en invitant chaque individu à se tenir responsable pour ce qui a lieu à travers ce qu’il fait, à travers ce à quoi il participe dans le monde.
En quoi cette autonomie accordée, où l’individu devient responsable pour lui-même et pour plus que lui-même, peut-elle encore aujourd’hui nous inquiéter, nous déranger ?
Le confort, le conformisme, le prêt-à-penser... Tout cela qui appartient à ce que nous appelons "qualité de vie", contribue à faire de nous des individus privés d’autonomie. Nous voici soumis, asservis, au système que nous consignons en ayant volontairement omis de prendre en compte le vivant dans ses métamorphoses.
En quoi le vivant nous effraie-t-il si ce n’est en ceci : Avec lui, la possibilité de compréhension d’un phénomène n’est plus réductible à un fonctionnement.
Il n’y a pas ici de garantie à la pensée. Chaque individu doit se prononcer en tant qu’être pensant, individuellement responsable de tout ce qu’il peut lui-même engendrer dans le monde. Non plus par hasard ou au hasard de l’expérimentation, d’une introspection, mais en regard du sens même qu’il donne à la vie dans son propre agir.
Ici même, la question de la liberté... en danger de vie.
Ici même, la question de la liberté posée au sein de la Création.
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