L’acte de penser n’est jamais mis en mouvement par un phénomène extérieur, mais par une volonté intérieure d’atteindre à la compréhension d’un phénomène.

Le « comment » échappe presque complètement à notre temps. A un moment donné, il se peut que la question du sens ne se pose plus ni dans l’art, ni dans les sciences humaines, ni dans celles de la Nature ni, à fortiori, dans les divers branches et métiers représentés dans notre société.

En regard de ce qui prend forme en terme de globalisation, le monde d’avant, c’est-à-dire celui de la spécialisation est déjà obsolète. Il se peut qu’il ne s’agisse plus aujourd’hui que de l’explication d’un fonctionnement...

Or, si tout peut être présenté comme un vaste fonctionnement, un rien nous sépare du moment où nous nous nommerons nous-mêmes comme une partie nécessaire à l’ensemble des parties du système au sein duquel nous évoluons, parties elles-mêmes nécessaires au maintien en vie d’un « corps » qui s’organise et/ou se désorganise de façon aléatoire. En ce sens – et si cela peut être entendu comme une compréhension du monde et de nous-mêmes dans le monde – la question d’une possible liberté devient caduque. Nous sommes déterminés de part en part. La liberté devient notre plus grande abstraction !

Abstraction en quel sens cependant ? Car le mot abstraction et ce qu’il désigne peut sans doute être pris autrement que d’une façon péjorative. Ce mot ne désigne-t-il pas en effet la possibilité de nommer quelque chose que nous ne comprenons pas encore ? Par exemple, si deux étrangers se rencontrent et qu’ils ne parlent pas le même langage, le langage de l’un apparaîtra abstrait à l’autre et vice versa. Cela ne veut pas dire que ces deux étrangers ne pourront pas se comprendre, mais il leur faudra passer par la reconnaissance des langages, du monde qui lui aussi est doué d’expression.

Cependant, voilà où les choses dérapent. Si à présent l’un des deux étrangers appelle « comprendre » le fait de reproduire sur l’autre sa propre façon de penser (voir de fonctionner), il fait en réalité abstraction d’une part de leur différence et avec elle, du monde au sein duquel nous vivons. La réflexion devient alors unilatérale. L’histoire se vide de mémoire et n’intercède plus dans le temps qu’à travers une reconstitution d’elle-même, effectuée à partir de l’ensemble des données qui s’y trouvent « vérifiées ». A ce moment-là, nous perdons le vocabulaire qui la nourrit ; ne reste de l’histoire qu’une grammaire seulement normative, une grammatologie (dont le Logos bâillonné, se retire).