Nous avons choisi le hasard. Comme s’il y avait dans le hasard quelque chose d’indéterminé que la liberté ne contenait pas. Et nous avons cherché une origine au hasard, en oubliant l’origine de ce choix.
Nous avons sous-entendu un hasard aux choses et avons signifié une connexion hasardeuse entre les choses jusqu’à ce que par hasard, le monde et nous-mêmes existent comme tels !
Mais il n’y eut là aucun hasard. Il y eut le choix délibéré d’une recherche au sein de laquelle nous nous sommes déjà justifiés en partie comme irresponsables de nos inventions et de ce qui en résultera demain.
Tant en art qu’en science, des concepts comme créativité et fécondité en auront été profondément transformés.
Quand trop rares sont les larmes qui pourraient venir le contredire, quand trop rare est l’éthique qui pourrait le faire sourciller, alors déchargé d’avoir encore quelque chose à porter, à partager, le pauvre homme s’ébat, bave, perd en se débattant jusqu’à la rougeur de la honte avant de finir suspendu, rigide et sans vie : comme ces sourires où ces éclats de rires insensés présents sur des publicités auxquelles plus grand monde ne porte vraiment attention.

« Ô vie, donne, s’il est encore temps, aux vivants un peu de ton bon sens sans la vanité qui abuse, et par dessus-tout, peut-être, donne leur la certitude que tu n’est pas aussi accidentelle et privée de remords qu’on le dit. Ce n’est pas la flèche qui est hideuse, c’est le croc ». (1)

Il y a d’autres mondes que celui que représente le monde des hommes aujourd’hui.
Il y a le monde de la Nature ; il y a le monde qui crée la Nature.
Il s’agit de leur être fidèle...
Mais leur être fidèle, c’est les ramener au visible de ce siècle.
Comment fait-on ?

Il est arrivé au peintre Millet de dire : « Ce qui compte en peinture, ce n’est pas ce que porte un paysan, par exemple un sac de pomme de terre, mais le poids exact de ce qu’il porte ».
La question qui est posée ici trouve sa source dans les trois dimensions du temps.
La première dimension s’inscrit dans la reconnaissance de ce que nous semons et pourquoi nous le faisons. Elle ne nous limite pas à  savoir  si ce que nous tenons dans nos mains est un germe de pomme de terre, mais nous invite à être devant ce germe, une individualité consciente de ce que nous déposons de nous-mêmes dans la terre.
La seconde dimension s’inscrit dans la reconnaissance de ce que nous avons à vivre avec l’autre, qu’il s’agisse d’un humain, d’un animal, de la nature, de la terre, et ceci jusque dans cette parole qu’il ou elle nous renvoie de notre action, si tant est qu’ils aient pu y mûrir.
La troisième dimension s’inscrit dans la re-connaissance au sens de re-naître avec. Il s’agit d’accepter d’être présent et conscient du fait que nous ne pouvons pas nous abstraire de ce que nous avons engendré. La question est ici de se souvenir du futur que nous avons en commun. Dès lors, il ne s’agit pas de considérer l’imagination comme une faculté oisive qui permettrait à l’homme de s’évader de la réalité. Au contraire, il s’agit de la concevoir comme une faculté où l’homme, s’il y travaille, peut avec elle approcher au plus près de la réalité afin d’être conscient, d’une part, de l’intégrité d’un germe quant à la vie qu’il porte, d’autre part, de la responsabilité qui nous incombe dès lors que nous intervenons sur lui... pour le laisser advenir à sa forme entière en respectant la mémoire qu’il porte ? ou pour en modifier la mémoire comme s’y essaye la science actuelle avec les "Organismes Génétiquement Modifiés" sans même prendre la peine de s’inquiéter auparavant de ce qu’elle-même introduit dans ses procédés ? Cette absence d’inquiétude appliquée tant dans le paysage industriel que dans notre façon de vivre au XXe siècle, a aujourd’hui pratiquement détruit l’écosystème, la vie qui s’exprime dans la nature. Voyant cela, nous ne pouvons plus dire aujourd’hui : mais comment pouvions-nous savoir ? comment aurions-nous pu imaginer qu’une telle chose se produise et se reproduise ?!

Depuis le début du XXe siècle, tout était là pourtant, inscrit sur une porte. Au sommet de cette porte, trois grandes ombres réunies par un lien invisible désignent quelque chose. Un peu plus bas, un homme est assis le dos courbé. Sa tête inclinée vers la terre ne permet pas que dans l’ombre on distingue son expression. L’une de ses mains, recourbée, touche le bout de ses lèvres, l’autre, repliée, semble à l’extrémité de son genoux suspendue dans le vide. Ses pieds épousent la forme du sol qu’ils touchent et s’y accrochent comme une racine. Flottant au dessus de l’homme, des âmes humaines le regardent penser au milieu d’un peuple supplicié. Sous les pieds du penseur, comme entraîné par l’humanité, le ciel lui-même vient à s’effondrer attirant dans sa chute un ange qui dans ses gestes exprime à la fois la réflexion, la désolation et l’abandon. Combien auront entendu les cris, la plainte qui s’élève autour de lui ? Combien auront senti le souffle d’un vivant ?
Sur cette porte sont inscrits les pressentiments du Goulag, de la Shoah, d’Hiroshima et Nagasaki, de la guerre du Vietnam... de toutes les souffrances, les abominations qui continuent encore aujourd’hui.
C’est à la toute fin du XIXe siècle qu’Auguste Rodin sculpta la porte de l’enfer. Mais combien face à cette porte ont fait l’effort de se souvenir de leur futur, de ce que l’on peut inscrire de ce futur dans nos actes présents ? Combien ont pu faire cet effort, si déjà en regard de notre passé l’on n’est plus capable de faire face... si déjà on est devenu amnésique comme cela se confirme trop souvent aujourd’hui et dans quelques domaines que ce soit.
Quelle porte, quel seuil avons-nous franchi en conscience en entrant dans le XXIe siècle ?
Qui se souvient de son futur ?

Le sablier s’écoule. Les choses ne reviendront pas comme avant.

Rien ne vit et ne se cultive pour soi dans la nature. La vie du paysage dépend aussi de comment nous venons penser, répondre à cette vie qui nous fait face. 
Quelles mains tendues, (non-fermées, non-armées, non-ouvertes pour mendier) quelles mains viennent se choisir dans ce qu’elles engendrent, quelles mains viennent se rejoindre, consciemment, pour dans leur lignes de vies soutenir les formes de la vie ?

On est soi-même porteur d’une histoire au préalable...

L’Architecture de cette histoire est inachevée et c’est de cet inachèvement même que relève notre propre existence. Nous avons été pensés par le monde dans les dimensions mêmes d’une oeuvre d’art, c’est-à-dire pensés comme ayant soi-même la possibilité de se réfléchir, de se penser, d’être impliqués dans l’architecture et l’histoire du monde. C’est cela devenir conscient.
On est soi-même porteur d’une histoire au préalable...

 
     
   
  (1) René Char.