Il ne s’agit même pas ici de pénétrer l’invisible, mais simplement d’accepter le visible, l’audible.
Chaque mot et ensemble de mots, chaque son et ensemble de sons, liés entre eux dans une phrase, sont comme autant d’organes, de sens, d’images, formes, mondes, au sein desquels une pensée peut se mouvoir, se prononcer. Comme si la terre et l’Univers eux-mêmes devenaient à ce moment là : langage. Corporéité au sein de laquelle des pensées s’articulent, se manifestent à nous dans une perpétuelle métamorphose d’elles-mêmes et d’autre chose qu’elles-mêmes. Ce sont là des phénomènes qui, à travers notre corps charnel nous sont parfaitement visibles, audibles, là, à portée de nous.
Nos sens physiques nous lient au monde en même temps qu’à travers eux se façonne la possibilité d’une conscience en laquelle une entité humaine peut penser, se penser, tendre à devenir consciente d’elle-même, du monde qui l’entoure et de ce qui s’y manifeste en regard de ce qu’elle y a engendré. Le sacré, c’est aussi tout ce que nous faisons dans le monde, car forcément nous y touchons.
Non pas qu’il y ait ici un homme se mesurant au monde, mais il y a le monde devenant une mesure pour l’homme, le possible de la création, l’invitation responsable.
En cela, je dis que l’homme m’apparaît comme étant une question posée au sein de la Création.
La liberté, elle, m’apparaît comme la question qui se pose à l’homme.
Ne pas se résoudre à penser, qu’en tant qu’infime partie de l’Univers, nous soyons prédestinés, programmés, assujettis à un ordre donné, ou à une fonction particulière. Nous avons la liberté de nous choisir nous-même à travers ce que nous faisons, à travers nos actes, nos volontés, nos pas.

Ici, la morale ne se doit pas de nommer un lieu d’obéissance, mais un lieu de conscience.
Il n’y a pas cet autre côté dont on ne peut rien dire. Il y a agir en connaissance de cause et d’avenir. C’est là une obligation de passage posée dans le monde.
« Aucun sens ne perçoit l’infini. Aucun sens ne permet de conclure qu’il existe. L’infini, en effet, ne peut-être l’objet des sens. Celui qui demanderait à connaître l’infini par la voie des sens ressemblerait à celui qui voudrait voir de ses yeux la substance et l’essence ; et celui qui, de ce fait nierait la chose, parce qu’elle n’est sensible, ni visible, en viendrait à nier sa propre substance et son être ». (1)

            Voulons-nous encore tendre l’oreille dans ce moment où, sous nos paupières, les saisons battent pour dire la terre comme un cœur où circule la lumière ? Voulons-nous encore hisser nos yeux jusqu’à toucher le ciel et d’un regard y sentir, dans le flux et le reflux des océans, la lune battre comme si elle était ici le pouls de la terre ? Voulons-nous par un geste sentir dans les madrures d’un arbre la force d’un torrent qui s’écoule vers le ciel en fixant dans ses nœuds un éclat de lumière pour dire à travers ses branches, du printemps à l’hiver, une respiration entre la terre et l’Univers ?

Aujourd’hui, la question se pose en ces termes : Comment traverser les langages et leur âge d’histoire ?
Atteindre à ce moment de soi-même où une histoire peut encore s’écrire, se transmettre, s’agrandir de regard et de mémoire.
Comprendre cette courbure de l’infini où l’infini pénètre, quand dans un corps humain – où seuls les os du crâne sont joints et que les autres sont liés – l’architecture devient une prière en mouvement, comme un souffle incarné nous soutenant sur toute la distance de notre vie sans jamais s’éteindre. 

Ici, il y avait sentir l’espace entre soi et l’horizon,
Il y avait voir l’espace autour de cet espace,
Il y avait sentir l’espace entre soi et la lumière,
Il y avait voir les ombres que notre regard projette.
Il y avait voir les ombres que notre regard porte.
Là où l’ombre révélait le spectre des couleurs,
la matière était une ombre de la pensée, la lumière
une ombre dans la nuit, la couleur
la distance qu’il nous restait à parcourir en vue d’atteindre l’arc-en-ciel,
ce pont jeté entre terre et ciel et qui,
opposant l’extrême à l’extrême,
l’intermédiaire à l’intermédiaire,
réunit instantanément les contraires et s’efforce de constituer une totalité – aussi bien quand les phénomènes ne se succèdent que lorsqu’ils coexistent dans le temps et l’espace.
Qu’avons-nous gardé de cette mesure dans ce que nous appelons aujourd’hui liberté ? Qui peut dire ce jour, savoir réellement ce qu’il cherche ? Qui peut se dire conscient de ce à quoi il participe vraiment dans ses gestes quotidiens ? Qui cherche à le comprendre ?
«Tous tâchent en vain de donner le change sur leur vrai but ; aucun ne s’y trompe, et pas un n’est dupe des autres. Tous cherchent leur bonheur dans l’apparence, nul ne se soucie de la réalité. Tous mettent leur être dans le paraître : tous esclaves et dupes de l’amour propre, ne vivent point pour vivre, mais pour faire croire qu’ils ont vécu ». (2)

 
     
     
   
  (1) Giordano Bruno.  
  (2) Jean-Jacques Rousseau.