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Là où le régime nazi a échoué dans ses tentatives de brûler les livres, d’exterminer un peuple et sa mémoire, l’homme dans son intégrité... là où il a échoué à effacer les traces intellectuelles et matérielles qui ont permis qu’arrive ce qui est arrivé dans sa réalité irréparable... là précisément, la pensée matérialiste et abstraite y est, elle, parvenue en s’insinuant, en gagnant à sa cause l’une des plus belles formes d’expression de l’humanité : l’art.
L’art ne s’est pas saisi de la tâche qui lui incombait de montrer l’influence considérable qu’Auschwitz et les événements de l’époque continuaient à avoir aujourd’hui, à commencer sur l’art lui-même qui naïvement a cru qu’il pouvait se passer de penser Auschwitz. Cette absence de réflexion peut être d’une extraordinaire force destructrice, elle gagne en puissance à mesure qu’elle devient méconnaissable parmi les ruines du langage qui la compose et qu’elle ne cesse de faire croître...
Tout a réellement eu lieu. Visages, endroits, voix, tout est bien là, aujourd’hui décomposé, démonté, désarticulé, ou en cours de désarticulation. Mais l’on préfère encore appeler cela : création, improvisation, composition, art conceptuel, jusqu’aux actuelles « installations » qui ont elles aussi la manière de combiner des énoncés, mais ne possèdent pas en tant que tels de pouvoir de révélation.
Ici, celui qui a perdu la faculté de juger a aussi perdu la faculté de discerner.
Cette façon d’être n'est pas un phénomène isolé se produisant dans quelque tour d'ivoire de la pensée abstraite, elle est étroitement liée au caractère de plus en plus fonctionnel de notre société ou, plus exactement, au fait que l'homme moderne y est devenu, de plus en plus, une simple fonction de la société.
L’art en ce sens n’a fait qu’alourdir l’insuffisance de la réflexion de notre temps, que creuser notre analphabétisme devant Auschwitz sans « laisser apparaître parmi les ruines le profil incertain d’une nouvelle terre éthique : celle du témoignage ». (1)
Contrairement à ce que certains ont pu dire, il n’y a pas d’origine de l’abstraction. Il y a ce qui s’origineavec l’abstraction. Une oeuvre abstraite brouille, perd, confond, éclate les notions de commencement et de fin. Celui qui regarde, écoute une oeuvre abstraite, n’est plus en mesure de savoir d’où il vient, ni où il va, ni où il est.
Auparavant, l’art n’avait jamais cessé de se faire la fresque de l’humanité dans son histoire, la peignant, la sculptant, l’écrivant au travers des paysages où les hommes naissent et meurent, évoluent, agissent, regardent, habitent. Si nous ne regardions aujourd’hui que des oeuvres abstraites, imaginez-vous quelle mémoire nous aurions d’une histoire, des événements, des transformations qui tout au long des époques ont eu lieu !?
A l'heure actuelle, la puissance de l’abstraction a tellement contaminé le langage qu’elle peut même aujourd’hui conduire des hommes et des femmes à présenter et croire sincèrement, (non pas en regard d’une peinture mais en regard du réchauffement climatique causé par les polluants de nos industries) que comparativement et dû au fait qu’elle ne rejette pas de CO2 dans l’atmosphère « la puissance nucléaire est une énergie propre », en somme que le problème des déchets radioactifs n’est pour nous autres, humains, qu’un petit problème, un détail... (pour l’instant dissimulé, enterré dans la terre ou exporté vers des pays voisins). Il en est même qui achètent le droit de polluer ou qui polluent en payant.
Là encore la réalité se trouve recouverte d’un discours qui tait ce qui est, qui rend un pays comme la France, propre, lisse, presque convivial, « transparent ». Et les cendres de Tchernobyl, de Nagasaki et Hiroshima, quelle mémoire en avons-nous là même où la radioactivité restera active pendant des centaines d’années ? Contrairement à ce que certains hommes et certaines femmes cherchent à faire croire, je ne pense pas que la radioactivité fait une différence entre le nucléaire civil et militaire, Elle contamine tout, comme les graines transgéniques (terminator ou autres) dont certains "croyants" nous expliquent aussi qu’ils voient en elles une possibilité de faire face à la famine. (Cependant, en regard de la réalité, Jean Ziegler signalait dans le film d’Erwin Wagenhofer, We feed the world : « Etant donné l’état actuel de l’agriculture dans le monde, on pourrait nourrir 12 milliards d’individus sans difficulté. Pour le dire autrement, tout enfant qui meurt actuellement de faim est assassiné ».
Une oeuvre abstraite est une composition qui n’existait pas dans le Monde.
Elle ne constitue pas pour autant une invention, une création. Elle est, dans l’humanité, l’organisation d’un suicide de la question posée au sein de la liberté qui nous fut donnée.
Notre dépendance au Monde impliquait qu’il y ait une attention, une écoute, une relation, une parole prononcée, un agir impliqué, une responsabilité renouvelée...
Une oeuvre abstraite n’est composée ni d’un regard dans le monde, ni d’un regard sur le monde. Elle édifie son regard à mesure que celui de celles et de ceux qui la composent en y superposant leur propres états d’âme, devient spectateur d’une agonie sans s’y sentir vivre et sans s’en sentir responsable.
Entièrement dépourvue d’imagination, une oeuvre abstraite est incapable de venir réfléchir un futur. Toute faculté de jugement repoussée, elle réduit son sujet à un vaste champ expérimental dépourvu de sujet.
Cette puissance aveugle a déjà comblé le XXe siècle de son lot de charniers.
Sophistique, égocentrisme par proscription du monde-image, par non-réflexion, par non-prononciation, par mutisme, par mépris, par lâcheté, par cynisme, par négationnisme, mais un négationnisme qui ne se situe pas seulement aujourd’hui (en regard) du génocide d’un peuple, mais de toute la question du vivant – voilà ce qui couve dans ce que d’aucuns osent appeler "un art", lequel, dans ses expressions, n’aura été le témoin d’aucun paysage, d’aucun visage.
Une oeuvre abstraite ne culpabilise ni ne déculpabilise personne, elle rend tout le monde irresponsable.
Ce stade d’abstraction présent dans la vue elle-même, qui a perdu le monde de vue, c’est aussi l’écoute qui a été, qui est perdue pour le monde.
Du centre à la périphérie du cœur humain qui fait acte d’abstraction, rien de ce qui ne serait relatif à son monde ne pourra venir l’atteindre, le déranger.
« Il ne témoigne que de lui-même et n’est preuve que de soi : tous ses adversaires le vainquent aussitôt, non en le réfutant– il est irréfutable– mais seulement en témoignant d’eux-mêmes ». (2)
Ici s’inscrit à notre époque les prémices de ce que Jean l’évangéliste indique dans l’Apocalypse comme la guerre de tous contre tous.
Ici, chacun se contente de se comprendre lui-même, d’être d’accord avec lui-même, se targue de n’émettre que des sentiments subjectifs, toujours "relatifs à une façon de voir " et irréfutables.
Cette optique du "tout est relatif..." vient disloquer, éclater l’individualité. Aussi simplement que logiquement, elle est applicable à tous nos autres sens excepté au sens du jugement qui ne se forme en l’homme que dans la mesure où ce dernier vient se prononcer dans le monde, précisément là où les choses dépendent les unes des autres.
L’horizon n’est en rien relatif à une façon de voir. En lui, viennent se réfléchir les lieux et les cieux au fond de notre regard. Ce n’est que dans la prise de conscience que l’on devient conscient. C’est là qu’il nous est donné de prendre part, de nous choisir.
Résister à l’abstraction... Quitter ce lieu de refuge où, si nous n’y sommes jamais à découvert, notre âme n’y est plus non plus d’aucun paysage.
Prendre conscience, seule possibilité donc, pour qu’en face d’un arbre, nous puissions dire à nouveau : c’est un arbre, avec tout ce que cela comprend de sens, avec tout ce que cela implique de reconnaissance en regard de la dépendance des choses entres elles dans le monde. En d’autres termes, seule possibilité pour que nous retrouvions la mesure de nos sens, un sens à notre vie. Et pour cela, il y a aller de courage en courage.
Ce n’est pas dans et par le confort, le conformisme intellectuel et l’insouciance qu’une oeuvre abstraite fait que nous prenions peur face à la réalité, c’est bien plutôt dans tout ce qui, à travers elle (en l’occurrence la société actuelle), permet l’aliénation de la pensée, du cœur et de la volonté.
Dans le monde, dans ce qui nous entoure, vit, prend forme et jour au sein de la Création, les choses dépendent les unes des autres.
Libre à nous de choisir, de cesser de nous dissimuler, de nous blottir derrière un "tout est relatif...".
En revenant au monde nous verrons combien le monde est seul dans notre humanité.
Penser à cet endroit le sacrifice comme la vie du monde où la vie nous est donnée.
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