Le soleil monte vers le zénith pour dire l’été. Plus la lumière est forte, plus les couleurs deviennent intenses, crépusculaires, à la limite de la vie. La géométrie gravée dans la matière est en perpétuelle mouvance et annonce déjà la migration. Lignes tissées de mémoires que les animaux dessinent dans l’espace.
Nous approchons de l’automne. Le soleil d’un horizon à l’autre décline l’espace en écriture. La nature s’enflamme pour répondre au déclin du soleil et l’éclairer à son tour.
Nous approchons de l’hiver.
Dénudée, concentrée, la terre rend visible les écritures gravées dans la matière, prolonge les perspectives.
Là où la terre a rendez-vous avec les hommes, les hommes ne sont pas.
Ils ne savent plus enflammer les mots pour, à leur tour éclairer la terre comme la terre éclaire le soleil.
Tout devient logique, objet de référence, de comparaison et plus encore justification de ce que l’on est ou fait.
Demain il fera jour ! Nous n’avons plus rien à échanger... à partager...

Et maintenant... quoi ?
Si une loi peut représenter une organisation particulière de la pensée, la création d’un corps (en tant que lieu où sont inscrites des lois) ne laisse-t-elle pas voir qu’une pensée a été ici agissante ? Si l’ensemble des parties, organes, os, muscles, cellules qui constituent ce corps peuvent apparaître comme une suite de raisonnements impliquant l’existence du vivant, cela ne pose-t-il pas (à travers leur création même) l’idée que cela put être pensé ? Cela n’implique-t-il pas qu’il y aurait une pensée avec laquelle nous puissions dialoguer ?
Si la Création s’inscrit comme le mot écrit d’une pensée, le corps engendré ne pourrait-il pas en être sa manifestation vivante, ne pourrions nous pas la reconnaître cette pensée ? Reconnaître ce que nous pensons ou ce qui a été pensé en nous, ou ce que nous avons pensé dans la matière. Reconnaître également ce que nous y avons engendré.
La difficulté serait alors tout autre que celle de trancher entre ce qui est vrai ou faux, bien ou mal, bon ou mauvais, possible ou impossible, probable ou improbable.
La difficulté serait alors de réfléchir ces contraires, de reconnaître leur nature en même temps que la nature de nos actes, de reconnaître ce qu’ils ont été, ce que nous en sommes aujourd’hui et ce que demain, ils engendreront !

Nous voilà placés devant cette question : La mort devient aujourd’hui synonyme d’anéantissement. Nous avons le pouvoir de tout détruire sur cette terre. Nous pouvons décider de la mort de cette planète ainsi que de la vie qui a ici trouvé asile et s’est développée selon les lois qui règnent dans cet univers.
Cette question appartient en son entier à la responsabilité que nous avons en regard de la conséquence de nos actes.

Parce que nous faisons partie d’une époque, nous ne pouvons pas ne pas avoir le souci de cette époque, (à moins de tomber dans l’abstraction et d’ignorer ce qui nous entoure).
Or, ce que l’on peut constater d’emblée, c’est que la quasi totalité des différents langages et formes d’art ont, durant la première moitié du XXe siècle, été le plus souvent isolés des cultures où ils et elles pouvaient encore s’inscrire avec une mémoire dans l’histoire.
La quasi totalité de la pensée émergeant de la seconde moitié du XXe siècle dans les sociétés dites civilisées, n’est autre que ce processus d’abstraction qui, appliqué dans tous les domaines de connaissance, ne permet plus à la pensée de se comprendre elle-même autrement que dans ce qu’elle reproduit à l’intérieur de schémas pré-établis, pré-construits.
Le progrès, mot-phare des XIXe et XXe siècles, est essentiellement constitué de formes au sein desquelles le monde vivant n’est plus contenu et ne peut plus être reconnu.
Les mouvements que cette forme de pensée a engendrés ne sont que des mouvements "autonomes" du non-vivant. Dans leur diversité, ils ne contiennent aucune métamorphose. Chaque chose qui s’y voit élaborée et produite, est identique à toute autre. Elle appartient au même fonctionnement. Seule l’invention d’un procédé de fabrication à travers une succession illimitée de calques superposés et de "copier-coller" vient justifier la diversité de notre production. Et c’est de cette façon également que nous expliquons et comprenons le monde créé... ?
«Que seule vaille une interprétation du monde qui ne permet que de compter, de calculer, de peser, de voir et de toucher, voilà qui n’est que balourdise et naïveté, quand ce ne serait pas de l’aliénation, du crétinisme. (...) Un monde essentiellement mécanique serait un monde essentiellement absurde ! Mettons que l’on estime la valeur d’une musique que d’après la quantité d’éléments susceptibles d’être comptés, calculés, réduits en formules, – pareille estimation " scientifique" de la musique, combien absurde ne serait-elle pas ! Qu’en aurait-on retenu, compris, reconnu ! Rien, strictement rien de ce qui en fait essentiellement de la "musique" !»  (1)

Nous ne cessons de nous disperser. Nous perdons la concentration. Nous perdons le sujet. Ne pas perdre le sujet, c’était ne jamais le quitter, y revenir sans cesse. Même s’il y a à un moment donné, emprunter un autre chemin, l’agrandir de regards pour ne pas l’oublier. A chaque instant, le devenir.
Combattre les automatismes, chercher le sens, interroger le geste dans les mots, à travers tous nos sens, là où la Nature se révèle à nous et en nous.
Là où chaque forme est une métamorphose, l’articulation d’un mot, d’une phrase, d’un Univers qui, d’un mouvement devient langage, témoin vivant d’une forme, d’un geste de lui, celui de la forme de la pensée humaine, celui de la forme que la pensée humaine se donne à elle-même.
Nous re-situer dans un Univers, mais également au sein d’une histoire, là même où il n’y a aucune garantie, aucune possible justification d’une non-implication de ce que nous sommes dans ce qui arrive de nous-mêmes et du monde aujourd’hui.
Là où il y a en chaque chose la nomination de la pensée qui la forme et la formation d’une vie que chaque chose nomme, là encore une forme artistique ne peut ni s’arrêter ni commencer à une représentation d’elle-même ou de la pensée de celui ou de celle qui l’a conçue. Elle dépasse toute représentation, elle dépasse le cadre de la représentation. Elle est directement une présence.

Lorsque la seule  abstraction s’impose comme  langage et vérité en peinture, en sculpture, en littérature, en musique, en architecture, en sciences, en politique – que peut-on lire alors d’un trajet fait dans les choses ? En regard de quoi pouvons-nous y reconnaître l’histoire ? Quel témoignage de la nature ? Quel témoignage d’une société humaine, d’une époque ? Quelle humanité ?
A moins que ce soit cela le témoignage, mais en creux, en négatif ? Témoignage de ce qui s’efface de la vue et que personne ne veut voir. On préfère retirer sa parole à l’image plutôt que de prendre position devant l’image que la réalité nous renvoie en permanence.
Quelle nomination des choses afin que les choses soient de nouveau comprises avec le monde, dans le monde ?

 
     
   
  (1) Friedrich Nietzsche : Le Gai savoir.