| |
La réalité naît de ce qu’elle est le témoin d’un événement. Sans cela, aucune forme vivante, aucun des éléments qui viennent la composer ne pourraient s’inscrire dans une forme au sein de laquelle une conscience puisse vivre.
Le monde serait comme nos machines, (aussi perfectionnées soient-elles), entièrement dépourvu d’une ordonnance morale. Les parties constituantes de "ce monde" y seraient entièrement dépourvues de mémoire, de destin.
Depuis déjà plus d’un siècle, l’abstraction est le moyen par lequel, l’artiste moderne (entre autres) a trouvé la possibilité de "refabriquer" son histoire tout en occultant : d’une part, l’historicité de sa responsabilité dans le temps et, d’autre part, le face à face, le visage, la figure, le paysage de la réalité contemporaine. Cela se faisant, la réalité elle-même disparaît progressivement de la mémoire de chaque histoire. Chaque histoire, effacée, dans la mémoire effacée de l’époque où elle est née !...
La présence de l’artiste moderne n’apparaît plus dans le temps comme présence d’une individualité qui se hisse à la question d’une époque à travers l’acte de faire une oeuvre, de nommer dans une image. Son art devient, en tant que tel et du même coup,
intemporel !
A travers ce qu’il détruit des formes du vivant, l’artiste se précipite lui-même et précipite autrui dans un univers sans naissance et sans mort.
Dès cet instant, l’art – miroir et présence de la conscience de l’homme dans l’histoire du monde ;
présence et mesure, dans le monde, d’une réflexion de la Nature en regard de ce que l’homme crée – n’est plus. L’art est détruit dans l’art qui ne reconnaît plus les choses dans une histoire.
Ce qui est issu de cette disparition projette le monde et nous-mêmes au sein d’une existence indéfinie, aléatoire, mais également sans devenir – privée d’évolution.
Aujourd’hui, il apparaît que nous sommes devenus de plus en plus un produit compatible à la production et à la consommation d’un rêve ou chaque vie, chaque parcelle du corps au sein duquel nous vivons peut être ouverte aux enchères. Le fait de se vendre qui, il n’y a pas un siècle, représentait la pire des choses, est devenu de nos jours un gage de qualité et de mérite.
Chaque jour autour de nous, des animaux souffrants, gavés d’antibiotiques, de vaccins, de vitamines et d’hormones de croissance agonisent leur vie durant parqués dans des camps d’élevage dont la société moderne se charge d’occulter l’existence en faisant la promotion des barquettes aseptisées qui prolifèrent dans ses supermarchés.
Chaque année autour de nous, des animaux sont jetés dans des brasiers afin d’éviter une nouvelle pandémie et de préserver la bonne santé d’une société de dociles ahuris qui traversent la vie comme le visage souriant d’un présentateur où d’une présentatrice traverse le journal télévisé - reflet d’une société de plus en plus amnésique et spectatrice de sa propre agonie.
Chaque jour autour de nous, la terre, l’air et la mer sont continuellement pollués et ravagés par nos engrais chimiques, nos fongicides, nos insecticides, nos essais atomiques, nos bombes chimiques et bactériologiques, les griffes des chalutiers, l’échouement et le dégazage des pétroliers, les gaz d’échappement de nos automobiles, de nos avions, de nos usines. Voyant cela, l’homme moderne se retourne un instant, regarde avec tristesse sa production détruite par la sécheresse, une pluie diluvienne ou un nouveau virus en s’écriant : « à qui la faute ? ».
Chaque jour devant nous, des groupes d’hommes s’accordent pour donner à certains le droit d’acheter le droit de polluer, et à d’autres le droit d’être indemnisés quand suite à un accident, la vie ou la mort d’une forêt, d’animaux, d’hommes est devenue réductible à une somme de chiffres, de statistiques et d’argent.
Chaque jour devant nous, dans nos sociétés capitalistes ou socialistes, des hommes sont éduqués à s’émanciper de l’expérience réelle et à éviter le choc avec la réalité conduisant "au paradis des imbéciles" des pays comme l’Inde et la Chine dont la croissance économique ne fait qu’accroître le trou déjà béant que les polluants de nos industries ont engendré dans la couche d’ozone.
Chaque jour devant nous, là où nous avons vu la maladie et la mort s’étendre sur la terre suite à l’explosion du réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl, de nouveaux slogans nous présentent aujourd’hui le nucléaire comme une énergie propre.
Chaque jour devant nous, des nations enfouissent des tonnes de déchets radioactifs à trois cent mètres sous terre. En cela, (parce qu’aucune des nations détenant la force nucléaire n’est à l’abri d’un séisme), elles sont d’ores et déjà, dans une indifférence quasi générale des citoyens, le tombeau potentiel de toute vie sur terre. A quoi cela nous poussera t-il demain ? à gérer de nouveaux compromis, de nouveaux mensonges et à envoyer nos déchets dans l’univers ? Mais l’univers est lui aussi vivant bon sang !
Chaque jour dans nos sociétés où domine la puissance de la pensée abstraite, dans nos laboratoires, des hommes et des femmes manipulent la mémoire du vivant pour fabriquer entre autres des graines stériles que d’autres s’empressent de vendre et de répandre dans des champs qui deviendront stériles eux aussi ; et cette société d’assistés dont nous sommes pour la plupart, est convaincue qu’après tout, l’homme n’ayant lui aussi qu’une vie, croque déjà la mort à pleines dents sans éprouver d’amertume, en regardant ses enfants.
Peut-on aujourd’hui revenir en arrière, revenir pour, non pas seulement dire, mais voir ?… Dans ce voir s’inscrit encore Le cri d’Edouard Munch. Et si l’homme porte ici ses mains à ses oreilles, ce n’est pas pour ne pas entendre, mais pour sentir qu’il existe au milieu des formes qu’il a données au monde, à sa vie ; des formes qui aujourd’hui sont devenues plus fortes que lui ; des formes qu’il ne parvient plus à penser – le voilà pris au milieu d’elles.
L’homme est là, sur un pont entre deux rives, présent, témoin de ce qu’il voit...De ce qui arrive sous nos yeux…
Chaque jour devant nous, des arbres tronçonnés pour que nous puissions revendiquer cette chère liberté, (la nôtre, exclusive) sur du papier. Devant nous, autant de mots, de vies assassinées et occultées sur les panneaux publicitaires.
Devant nous, ce monde où nous vivons, ce monde dont nous avons exclu la différence et les langages. Au nom de quoi ? De qui ?
Où a été travaillé et pris au sérieux l’héritage reçu de ces hommes et ces femmes qui ont résisté et résistent à cela ? Car il y a des résistants.
Mais comment appelle t-on un homme qui ne croit même plus à ce qu’il voit ?
Mais comment appelle t-on une civilisation qui ne cherche même plus la force de faire face à ce qui a été engendré pour le nommer ?
Qu’avons-nous reconnu de ce qui nous appartient (ou nous possède) dans ce que nous vivons, et pensons aujourd’hui ? qui s’en soucie ?
Ce que l’on a assimilé au "progrès", se manifeste t-il depuis plus d’un siècle autrement que comme un long processus d’extermination de notre responsabilité, de notre faculté de penser et de notre liberté ?
Aujourd’hui et les jours qui ont suivi : multiplication du ciel posé sur la vue, multiplication du son pensé dans l’oreille, multiplication de la géométrie réfléchie dans les corps.
Les fleurs de printemps, encore proches de la lumière, essentiellement rose pâle, jaunes et blanches, posées ici et là sur des tiges verticales, et des buissons, encore non recouverts de vert feuillage, sont comme le crépitement d’un ciel étoilé qui jaillit de terre. |
|