Au loin, très loin, toujours très loin, des hommes, des femmes forment un long cortège qui dessine l’horizon comme pour donner un sens, une direction à ce qu’ils sont quand, sans voix, ils se regardent mourir en prenant place dans le cortège qui les mène vers l’intégration.

« Notre humanité a atteint l’âge où nous sommes la preuve de tout ce qui est arrivé durant notre vivant ». (1)

« Nous commençons à voir les temps modernes, dans leur ensemble, comme une époque dans laquelle des choses monstrueuses ont été provoquées par des acteurs humains, entrepreneurs, techniciens, artistes et consommateurs. Ce monstrueux n’est ni envoyé par les anciens dieux ni représenté par les monstres classiques ; les temps modernes sont l’ère du monstrueux créé par l’homme. Est moderne celui qui est touché par la conscience du fait que lui ou elle, au-delà de l’inévitable qualité de témoin, est intégré par une sorte de complicité à ce monstrueux d’un nouveau type. Si l’on demande à un moderne : «  Où étais-tu à l’heure du crime ? », la réponse est : « J’étais sur le lieu du crime » . Et cela signifie : dans le périmètre de ce monstrueux global qui en tant que complexe de circonstances modernes du crime, inclut ses complices par l’action et ses complices par le savoir. La modernité, c’est le renoncement à la possibilité d’avoir un alibi.
Ce qu’il y a de monstrueux dans la somme des actes modernes, on ne peut le résumer dans aucun concept connu ni limiter à un champ déterminé – le monstrueux est oeuvre d’art, mais bien plus qu’œuvre d’art ; il est haute politique, mais bien plus que haute politique ; il est technique, mais bien plus que technique ; il est maladie, mais bien plus que maladie ; il est crime, mais bien plus que crime ; il est projet, mais bien plus que projet
 ». (2)

« Auschwitz est le modèle de base de la société technologique ». (3)

« N’oublions pas qu’Auschwitz n’a pas été liquidé pour avoir été Auschwitz, mais parce que la fortune des armes a tourné ; et depuis Auschwitz, il ne s’est rien passé que nous aurions pu vivre comme la réfutation d’Auschwitz ». (4)

« En dehors des différents génocide que l’on pourrait appeler à "la Cause" du camp, nous savons que l’économie se produit aujourd’hui à l’échelle mondiale sur la base d’un principe scandaleux de sélection absolument impitoyable qui se fait à travers les multinationales, à travers les modes de financement à chantage pour les différents pays. C’est pourquoi je pense qu’il n’est pas exagéré de parler de prolongation des mécanismes du camp, de ce mépris humain, de cette réduction d’une partie de l’humanité à l’humiliation constante, quotidienne, au travers des brimades, des chantages... au-delà de la misère ». (5)

« Devant l’infinitude potentielle des interprétations, nos précieuses transformations (notre seul savoir) de sens s’en iront à la dérive. Nous entrerons dans les mémoires magnétiques sans plus aucune communication avec ceux qui voudraient nous lire, et même nous ont écrit, et avec ceux que voudront leur en dire des programmeurs dénués de sens, bon ou commun. C’est donc notre dernière nuit avant d’entrer dans la catégorie des idiots sociaux, automates décérébrés pour lesquels le libre arbitre n’a jamais été qu’illusion .
Maintenant qu’est-ce que l’ouvrier à a vendre qui ne soit déjà vendu à la société toute entière ? Il prévient les pannes. Il relance les robots. Il assure le flux, entouré en amont de robots, en aval, de monteurs à l’état de survivance. Il n’est plus "os" (ouvrier spécialisé), il est "ci" (conducteur d’installations). Il gagne (de plus en plus ?) sa vie, la même qu’il perdait auparavant. Son expression (ses mains) c’est le robot. S’il doit se compter en temps, c’est en temps de robots. Comme nous, dans peu de temps. Notre espace ne sera plus celui de la page, mais celui des interfaces. L’ouvrier, lui, n’est pas le robot. Il assure le flux des robots. Nous, nous le serons.
... Nous ouvrons l’ère des mots-robots. Avec trois immenses champs où nous retrouver, devant nous : la recherche et la modélisation des raisonnements, l’étude et la modélisation des langues naturelles, l’étude sur l’encodage et le décodage de la parole. Nous serons citoyens de l’industrie du langage plus que l’ouvrier ne le sera de l’industrie automobile - avec tous les traitements qui reviennent à la citoyenneté : manipulation (encore un suspect), interprétation, génération (langage naturel, écrit ou parlé), information et ses aides : bibliothéconomie, bibliométrie et économie de l’information. Notre finalité ne sera plus d’avoir existé, ou d’avoir été écrits, mais de participer à la réalisation de produits (matériels et logiciels) qui doivent se vendre. Adieu nos ancêtres étymologiques, nous ne serons plus que les termes d’une ingénierie linguistique. Alors que faire ? Le sursis pour dire qu’on a vécu, c’est de regarder le ciel - et de s’y voir (mais au prix de quelle voyance !) ».
(6)

« Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement celle-ci : qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ?
— Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du sud-Amérique , — que peut-être même nous retourneront à l’état sauvage, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non ; — car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisé, le progrès auras si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges, ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.
 
L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres états communautaires, dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès  universel ; car  peu m’importe le nom. Ce sera  par l’avilissement des cœurs ». (7)

 
     
     
   
 

1 Thomas Bernhard
2 Peter Sloderdijk. L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art.
3 Heiner Müller. Fautes d’impression. Textes et entretiens.
4 Imre Kertész. ~ Un autre~ –Chronique d’une métamorphose–
5 Michel Nebenzahl. Entretien (Le Philosophoire - Thème sur la violence)
6 Armand Gatti : La Parole errante
7 Charles Baudelaire. Fusées.