Mais je veux aller plus loin dans ma pensée, car ce qui vaut ici pour le meurtre d’un ou de plusieurs êtres humains, pour l’abattage d’animaux et de tout autre organisme vivant, ne fonctionne plus lorsqu’il s’agit de mettre à mort une question. La procédure ici est alors tout autre. Il ne s’agit plus de tuer, de torturer, mais bien de dé-sensorialiser un être, de couper les liens entre le corps et l’âme. En d’autres termes, il s’agit de porter atteinte à l’ensemble de l’organisation du monde des idées, à l’ensemble de ce qui constitue une histoire et une mémoire au sein même d’un individu ou d’un peuple. Il s’agit de porter atteinte à l’ensemble des mondes vivants qu’une pensée peut contenir, ainsi qu’à l’ensemble des formes matérielles qui en portent la trace, à savoir, l’art et la Création qui nous entourent. (Mais la Création en ce sens où nous puissions encore la penser en tant qu’elle fut elle-même pensée. En ce sens où nous puissions penser qu’il ne s’agit pas seulement d’un imbroglio hasardeux de particules qui nous aurait permis de bouger, d’être conscients et de pouvoir nous-mêmes penser le monde).

Se pourrait-il qu’une compréhension du monde à travers le matérialisme de notre époque soit porteuse de l’un des plus hauts degrés de racisme qui soit ? Un racisme qui ne serait plus seulement dirigé contre des hommes mais contre toute diversité présente au sein même du monde vivant ?
Nous en sommes arrivés à ce point où une vérité ne se définit plus en regard du monde, mais relativement à une pensée (la nôtre) qui s’abstrait de son histoire et du vivant.
Aussi abjecte que cela puisse paraître, c’est cela qui a eu lieu et continue d’avoir lieu. Nous ne voyons plus le monde qu’à travers nos représentations, nos modélisations. Il semble que nous ayons en grande partie renoncé à voir, à vouloir voir, là même où notre volonté nous laisse face à nous-mêmes dans le monde.
Voir… non pas en restant spectateur de ce que l’on voit, non pas en restant spectateur de la vue, mais en devenant nous-mêmes un moment de la vue. A partir de là, tout change. L’expérience que nous faisons des choses, change.
«
L’expérience... autrement dit, ce que nous avons traversé, le vécu qui nous en est resté et avec lequel on continue à se transformer. Il n’y a pas ici faire des expériences au même titre qu’il y a faire des expérimentations, c’est-à-dire "essayer quelque chose et voir si ça marche", considérer si la réponse entre dans le schéma que nous lui avions imposé à l’avance. Non, une expérience ne peut jamais être cela. Elle n’est pas du domaine du "voyons" (orchestrer une situation et observer sans participation).
Elle appartient à ce qui fait la vue continûment
».(1)

Dans ce moment où nous avons cru comprendre quelque chose de ce que nous sommes en nous vérifiant nous-mêmes dans la société qui est la nôtre, rares sont ceux qui ne sont pas déjà devenus des esclaves volontaires…
Ici, nous avons coupé nos vies de la vie, nous avons coupé nos paroles des paroles.
Ici, vivre sans avoir vu, c’est mourir dans sa langue. Ne plus pouvoir parler, voilà notre cécité : ne plus faire que se raconter.
Tout se cherche une vraisemblance. La question de ce qui nous fait bouger semble ne plus pouvoir être posée autrement qu’à travers l’espace des statistiques et des discours sociologiques ou psychologiques – ces derniers, experts dans l’étude des comportements et se chargeant, lors d’un trouble déclaré, d’expliquer la panne par les seuls mécanismes de l’inconscient –
lequel ? Du coup toute parole personnelle se voit affaiblie (voire niée) au profit d’un discours impersonnel qui intervient comme excuse et explication à tous nos faits et gestes.
Voilà ce qu’il advient de nous : Nous ressemblons à un simulacre sans force gigotant comme un lampion simulant une fête ou l’enchantement d’une révolution en marche (depuis combien de temps ?).

 
     
   
  1 Natanaële Chatelain : Le frottement du monde.