2 – Décomposition du vivant.

 
     
     
 
Tout se passe sous nos yeux...
Hier : l’homme maître et possesseur de la Nature…
Aujourd’hui : l’homme victorieux du monde et de la Nature…
Une terre brûlée à vif par les herbicides, les insecticides, les engrais chimiques ; la plante violée, au bord de l’évanouissement d’elle-même, parquée dans des espaces réservés afin que les espèces non encore génétiquement modifiées ne soient pas touchées par celles qui le sont déjà. Toujours notre souci de protéger l’environnement ! Mais depuis le début, nous savions que l’air et les pollens qu’il transporte, ne connaissent pas de frontière.

L’expérience était auparavant porteuse d’une mémoire. Nous pouvions apprendre d’elle ; nous corriger d’elle. Cependant, il ne s’agit plus à présent de transmettre une mémoire, mais de faire des expérimentations sur la mémoire du vivant afin de la maîtriser.

Que reconnaissons-nous de nous-mêmes dans ce qui a lieu ?
Qu’avons-nous reconnu de la vie dans ce que nous y avons inscrit ?
Que reconnaissons-nous de la vie dans notre vie ?
À cet endroit, importance de reconnaître la vie comme une parole qui ne cesse de survivre à elle-même à travers tout ce qu’elle anime. Sa fragilité, en nous, c’est que nous puissions en interrompre le mouvement... l’interrompre en nous installant dans nos propres paroles, construisant sur ces dernières notre suffisance en regard de tout ce qui nous entoure.
Que sommes-nous de cette compréhension des choses, que sommes-nous de la vie même, à l’intérieur de nos actes, les plus quotidiens, les plus anodins ? Parce que c’est là aussi que les choses arrivent...
Il y a cette lumière que nous avons apportée sur le passé, une lumière métallique et blanche, la lumière de la raison suffisante. Elle a amené la densité de la matière jusqu’à la froideur de la cendre. Impossible aujourd’hui de séparer la terre de la cendre. Pour atteindre nos souvenirs, il nous faut traverser ce champ de cendres et nos souvenirs eux-mêmes sont encore ce champ de cendres.
Et que regardons-nous ? Que percevons-nous de nous-mêmes dans ce qui advient du monde ?

La question de l’extermination, du meurtre de masse se pose encore à nous aujourd’hui, mais en tout autres termes qu’il y a de cela cinquante ans... La technique est devenue d’une violence inouïe, là même où nous l’avons mise au service de notre volonté de puissance et de destruction.
Plus la technique ou la technologie sont grandes, plus grand est aussi le nombre de morts... (si tant est que l’on ne fasse pas abstraction du reste du monde dans notre actuelle façon de venir comptabiliser la croissance présumée d’une espérance de vie)
Nos guerres ne nous ont jamais fait évoluer. Le meurtre ne nous a jamais rien appris. La torture n’a jamais été autre que la monstruosité de l’homme portée à son comble. La torture vise à ce que la voix, le visage, le cri, disent la vérité que l’autre a érigée comme seule vérité admise : celle de la domination et du pouvoir.
La domination et le pouvoir : N’est-ce pas cela notre seule vérité aujourd’hui, celle que chacun cherche pour lui-même, celle qui trouve dans la pensée unique, sa confirmation de chaque jour ?
Et nous ne regardons pas derrière nous. Nous ne nous sentons pas concernés par nos actes ni par leurs conséquences. Nous voyons à court terme.
Dans nos laboratoires de recherche (qui se font aussi antichambres de l’enfer), les corps de combien d’animaux sont continûment violés, traumatisés... souffrant de toutes les maladies que nous leur inoculons... déformés par un savoir analphabète (le nôtre), un savoir assujetti à l’expérimentation perpétuelle de lui-même.
Jamais aucun être vivant n’a livré ici à ses bourreaux autre chose qu’un corps inanimé et sans vie. Ce même corps que nous nous obstinons chaque jour à occulter en disant qu’il faut du temps avant de pouvoir émettre un jugement en regard de telles actions !
Nous laissons les choses se faire sans nous, et ce "sans nous", c’est notre assentiment et notre présence à tous les bûchers de ce siècle.
Rien, au sein de nos laboratoires expérimentaux, n’a jamais été révélé sur ce qu’il peut y avoir de vivant dans l’unicité d’un corps libre de ses mouvements. La Nature elle-même ne nous a jamais livré ici aucun secret. Ne serait-ce que l’enfermement... à lui seul, il fausse déjà tout. N’avez-vous jamais vu un animal en cage et un animal évoluer dans son milieu naturel ?
« Le pauvre animal palpite dans le filet et perd en se débattant ses plus belles couleurs ; et même si on réussit à l’attraper intact, le voilà quand même pour finir épinglé là, rigide et sans vie ; le cadavre n’est pas la totalité de l’animal, quelque chose d’autre en fait partie, partie principale, et en cette occurrence comme en toute autre, partie principale des plus principales : la vie (...) » (1).

 
     
   
  (1) Goethe. (Lettre).