Il y avait ce que seul celui qui a vécu
pouvait dire à l’enfant :
Non pas un savoir, mais un trajet fait dans les choses
de sorte que l’expérience soit la première à entrer.
Une pensée du paysage vivait dans nos pensées
Nous connaissions la pollinisation des fleurs par le vent et les insectes
Nos phrases étaient nos observations vivantes !
J’ai vu comment la nostalgie d’un mot
pouvait reconstruire l’histoire d’un siècle devant moi
J’ai vu le langage devenir
la ligne sombre des Cyprès dressés contre le jour
J’ai vu comment, dès l’aube,
les oiseaux font passer tout leur corps dans leur chant
afin qu’en eux l’espace s’atteigne.

Je me souviens des matins uniques de ce froid de printemps,
de la rosée déposée en paroles (par nous imprononçables).
Je me souviens des distances renouvelées entre les forêts qu’un ciel habite
et là, plus haut sur la colline,
le nacre de la lumière accroché en rideaux de présence :
architecture des cathédrales qui se répondent dans nos vies.

Quelle est la parole qui nous fait exister ?
Quel geste passé a choisi mon présent comme avenir ?
...Là où les morts n’ont plus de place auprès des vivants,
nos noms n’appellent plus personne !

La pierre,
ce n’est pas la pierre qui se referme sur les corps
La pierre, c’est l’homme qui parle mais qui, dans sa parole,
n’a pas su délivrer la pierre.
L’architecture a cessé en nous d’atteindre sa verticalité :
Plus de fête,
Plus de point culminant où l’orientation des pierres se faisait destin de la lumière.
De la beauté, nous avons fait une opinion...
ainsi notre façon d’habiter l’espace.
Des murs adossés à d’autres murs (se répétant à l’intérieur de quel consensus ?)
Des paroles ayant perdu le sens de l’ouïe, lorsqu’il se fait passeur
entre l’homme et sa langue
Des paroles spéculant sur le vol absent à l’horizon terrestre –
les voilà, tours de Babel ayant réussi !
En contre-bas, le verre éteint des vues qui en nous se sont tues ;
et dans chacune de nos mains...
...nous portons l’absence d’une pierre.

 
     
  Ruines sur ruines,
cela a eu lieu aussi dans le langage.

Perdu le jour de l’attention :
l’âme et le corps tenus ensemble dans le ciel qui ploie sur l’horizon,
avec soudain,
l’orage qui éclate pour nous redresser dans la pluie !
Perdu le jour de l’attention :
la fleur
tournée dans la lumière pour l’attirer à soi en tant que couleur –
la couleur... dont elle a fait son ciel sensible.
Perdu l’instant fragile où ce qui en nous prend une direction
n’est pas ce que l’on abandonne ou ce que l’on rejette de notre lien à la terre,
mais ce que l’on maintient de lui.
On n’est jamais sauf tout seul, on n’est jamais sauf
sans s’être fait soi-même l’époux du monde...
Est-ce cela le langage de la fleur en nous ?
Le lien terrestre consommé dans l’actualité d’un ciel ?

Je cherche les mots qui manquent au milieu de l’histoire
pour écrire l’amour humain

Parce que là où nous n’avons pas les mots de notre époque
Parce que là où nous ne savons pas nommer les choses dans leur présence proportionnée
– où nous ne savons pas traduire en langues ! –
là aussi, nous nous trouvons devant une histoire qui perd son ange (1) ;
une histoire... pleine de bruit et de fureur...
...en souffrance d’une pentecôte qui s’est effondrée sur la ligne d’horizon.

Parce que je n’ai pas cru en une fatalité
qui déciderait pour nous des mots
et de leur origine en nous

Parce que j’ai cherché la genèse des jours qui se sont faits
oralité de la mémoire :
espace tissé de liens nouveaux ne s’inscrivant
ni dans les décrets du ciel
ni dans les encyclopédies du savoir.

Parce que j’ai cherché l’image de notre ciel sensible
pour l’opposer aux ensembles vides de notre époque :
- la terre sans le feu
- les mains absentes aux lignes qui les traversent
- les portes ouvertes que nous n’avons plus à ouvrir
- et la garantie du printemps qui revient chaque année.

J’ai vu !... ce n’est rien, mais c’est indéracinable.
Je peux y mettre ma main à couper.
Prédication à cet endroit sur ce que va ou peut être
ce qui est apparu ici en un éclair.

La lumière baisse à l’intérieur des feuilles des arbres,
                  mais nous les voyons toujours identiques
                              parce que notre vue est restée identique.

 
     
  NOTRE CIEL SENSIBLE. Natanaële Chatelain. 2001 - 2002.  
     
     
 
 
   
  (1) L’ange de l’histoire tel que l’évoque Walter Benjamin dans ses thèses "Sur le concept d’histoire".