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De chaque coté de l’impasse, des immeubles. Des immeubles sans fenêtres. Je veux dire en cela couverts de vitres qui ne s’ouvrent pas. Des immeubles sans fenêtres qui, situés de chaque côté de l’impasse, se reflètent les uns dans les autres. Derrière ces vitres qui ne s’ouvrent pas, des hommes et des femmes observent un passant ou une passante, là, en bas dans l’impasse. Ces observateurs sont aussi des savants, des politiciens, des ethnologues, des sociologues, des avocats, des historiens, des statisticiens, des technocrates, des agents de la sécurité, des publicitaires, des psychologues, des économistes, des médecins, des artistes, des ouvriers, des chefs d’entreprise, des fonctionnaires, des scientifiques, des documentaristes, des réalisateurs, etc. qui observent, là, en bas dans l’impasse un passant ou une passante. Au bout de l’impasse, un mur de quelques mètres de hauteur. A l’opposé de ce mur, l’entrée de l’impasse déjà gorgée par une foule d’hommes, de femmes et d’enfants qui sont venus voir. Voir quoi ?
S’agit-il d’un spectacle ?
Cette foule est très intéressée sans même forcément savoir de quoi il s’agit. Cette foule n’est pas méchante, elle est simplement curieuse et avide de savoir. Le passant ou la passante se rapproche de la foule et la foule se resserre. Le passant ou la passante regarde alentour et ne voit personne, seulement le reflet des immeubles qui se reflètent les uns dans les autres, comme s’ils n’en formaient qu’un ! Le passant ou la passante se retourne un instant, et puis, se retourne à nouveau pour faire face à la foule et la foule se resserre. Le passant ou la passante reconnaît quelques proches, quelques amis, quelques compagnons de route, quelques personnes et le passant ou la passante interpelle ces humains dans la foule, et la foule, pareille à des immeubles de verre sans fenêtres qui se reflètent les uns dans les autres pour n’en former plus qu’un, se « regarde », interloquée, inquiétée, intéressée.
La difficulté pour le passant ou la passante est maintenant de porter la vie à bout de bras et de mourir debout.
La foule quant à elle, que ce soit celle qui se tient derrière les vitres ou à l’entrée de l’impasse, bientôt retournera à ses affaires. Heureuse ou désabusée, intéressée ou interrogative...
Moi, je suis là, parmi la foule.
Un sujet ne peut exister sans celui qui le pose. Et c’est la création du monde lui-même, dans tout ce qui y vit, qui peut venir être pensé comme un sujet adressé.
Défendre quelque chose c’est forcément s’y risquer soi-même. Comment pourrait-on s’y soustraire ? Il n’y a qu’en s’y risquant que nous pourrons reconduire une question à elle-même.
Sans question rien n’existe... et pourtant...
Dans leur majeure partie, les paroles artistiques, culturelles, politiques, scientifiques, ne sont aujourd’hui rien d’autre qu’une explication neutre, sans tristesse ni passion, une explication qui nous invite à voir de façon méthodique la façon dont les choses se déroulent ou se passent. Le jugement, tel qu’il a été remplacé par la parole de « l’information continue » (à la fois aliénation et soutien de la société existante), renvoie directement à une absence de position et en ce sens, ne dérange ou n’inquiète personne. Avant même d’avoir vu, on reçoit l’explication de ce que l’on va voir.
La réalité du monde présent n’apparaît plus que relativement à une représentation des choses, à une façon de voir. Il se décline à l’intérieur d’un monde devenu incapable de penser dans la durée, ce qu’il est en train de dire, de faire... d’un monde qui ne parvient plus à s’inscrire au sein d’une mémoire, d’une histoire.
Mais peut-être que l’histoire ne se fait plus, ne s’écrit plus ? Peut être qu’elle s’analyse et se raconte seulement ?
Que voyons-nous du monde et non pas seulement de nous-mêmes ? Que voyons-nous dans le monde ?
J’entre maintenant dans l’impasse, dans le vif du sujet.
La société dans laquelle nous vivons, les impasses auxquelles elle aboutit... nous n’en sommes pas les victimes, mais les acteurs à part entière. Les inconséquences et les aberrations que nous pouvons vivre aujourd’hui sont directement perceptibles dans les propos que nous entretenons en regard des réalités du monde au quotidien. Et cette réalité existe sans doute autant par ce que nous ignorons d’elle que par ce que nous connaissons d’elle.
A cet endroit, émettre un jugement, c’est toujours risquer quelque chose de soi. Tenir une parole, une position, sans se protéger derrière quoi que ce soit. Etre là parce qu’on ne peut pas être ailleurs. Non pas parce qu’on n’a pas pu choisir, mais parce que justement on a choisi. Etre sans abri, sans garantie en regard de ce que l’on avance. Mais justement s’être avancé dans les choses, dans la parole, dans la vie.
L’abri serait de ne plus parler qu’à l’intérieur de ce que tout le monde dit. Ici, cela même que l’on appelle une différence, n’est plus que cette indifférence déjà inscrite dans le consensus, c’est-à-dire une indifférence « tolérable », tolérée.
Répondre de la vie, cela ne veut pas dire, répondre avec ce que l’on a acquis, avec ce que l’on sait, cela ne veut pas dire la résoudre... C’est la rencontrer dans l’effort soutenu, tendu, porté, afin de la traverser. Dans cet effort, il y a aller jusqu’à ce point où, de l’entre-deux de nous-mêmes à la vie, naît la possibilité pour chaque chose, chaque être, chaque événement que l’on rencontre, de se prononcer aussi. Sans cela, comment pourrait-il y avoir une rencontre, une réponse, une question adressée ?
Il ne s’agit pas ici de venir vérifier un acquis, mais de mûrir la possibilité d’un dialogue avec les choses. Apprendre d’elles le mouvement qui les lie et les fait résonner ensemble. Ne jamais réutiliser une chose ou une partie d’elle sans l’avoir fait mûrir avec soi, sans avoir mûri avec et en regard d’elle - c’est cela entrer dans une compréhension de la vie.
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