AVERTISSEMENT
 
  Autoportrait. 1964 - 2009.
Huile sur toile 31 x 34 cm.
 
 

En regard du travail que j’ai entrepris - où j’ai peint et sculpté ce que j’ai vu, entendu, senti, vécu, compris, où je me suis efforcé de témoigner de ce qui a lieu à notre époque - des gens m’ont donné leur avis, m’ont fait des remarques, des critiques en se plaçant d’une part eux-mêmes hors des sujets que je développe, de la société que je décris et, d’autre part, en rapportant tout ce qu’ils voyaient dans mon travail à ma personne.

Je ne suis pas le premier ou le dernier peintre, sculpteur, à être confronté à des spectateurs d’un type psycho-commentateurs, évitant de prendre une position qui les engage, eux, dans une parole.
Vincent van Gogh se verra considéré comme dépressif toute sa vie. Sa vie pourtant, ce fut voir et percevoir le monde vivant. Sa vie : ce qu’il décrit du monde dans le monde. Un monde, une réalité où quelques rares hommes se sont risqués. Je pense ici à Antonin Artaud et à son témoignage : Van Gogh, le suicidé de la société.
Goya a eu, lui aussi, à la fin de sa vie sa dite « période noire », alors qu’au même moment lui-même disait être enfin libre de peindre sans plus avoir à se soucier des états d’âme et caprices des spectateurs ou  commanditaires.
Et pour tout spectateur averti, n’est-il pas plus confortable de commenter jusqu’à l’insensibilité en disant d’un peintre que sa peinture est sombre (et je ne sais trop quoi d’autre), plutôt que de porter attention à ce qu’elle éclaire et révèle de la société - société à laquelle il participe et dont il n’est pas lui-même sans écrire l’histoire.
Michel-Ange signalait déjà de son temps, alors que quelqu’un lui rapporta que Paul IV voulait lui faire corriger son Jugement Dernier à cause de certaines nudités choquantes pour la décence : « Ce qui blesse ici le Pape n’est qu’une misère qu’on peut aisément réparer ; qu’il change le monde, ensuite on changera les peintures ».
Bien plus que de porter attention à ce que nomme une peinture,...une foule de gens préfère se préoccuper de théorie, construisant sur les arts des représentations et des systèmes glacials ou épicés de pulsions sentimentalistes, sans rien faire grandir dans l’art lui-même. Que dire à ce sujet de la culture moderne, de la constitution d’une discussion de salon, d’une foire ou du musée contemporain, dont l’architecture se fait de plus en plus « miroir » sur lequel notre époque marchande se reflète sans pour autant que quelque chose s’y réfléchisse, s’ouvre sur la réalité ! Pouvons-nous croire que dans cette économie du sens réside un « don artistique » !? Pouvons-nous croire que le fait de se vendre qui, il y a plus d’un siècle représentait la pire des choses, soit devenu aussi facilement aujourd’hui un gage de qualité et de mérite ?

Regardons un instant en arrière. Prenons du recul comme jadis un peintre, face à sa toile, savait encore le faire - sans pour autant à un seul instant perdre de vue ce qui se passait à son époque !
Et puis, regardons là-devant de quoi souvent aujourd’hui des commentaires savants recouvrent des tableaux - les taisant ou les faisant taire...
J’ai pu lire un jour à propos d’une peinture de Rembrandt nommée,  Le peintre dans son atelier, ceci : «L’atelier est nu comme les murs. Une table, un gros mortier à broyer les pigments. Au centre, un chevalet supporte un tableau immense, cent fois plus grand que l’image que l’on est en train de regarder, une peinture dont on ne voit que l’envers et, aveuglante, la pure, la divine ligne blanche de la tranche enduite de craie et de colle, suspendue dans sa lumière crémeuse, hivernale autant que celle d’aujourd’hui. Une ligne de pure virtuosité qui, quatre siècles plus tard, pourrait se  suffire à elle-même dans une toile de Tal Coat, Barnett Newman ou Olivier Debré ».1
Que dois-je comprendre ici ? Que présenté de la sorte, Rembrandt pourrait être, lui aussi, comme on l’a dit de Cézanne, un précurseur à l’origine de l’abstraction ?!
Et cela apporte quoi ?
Qu’est-ce qui a été ici atteint et mûri d’une histoire dans notre histoire ?

En art, j’ai pu un jour rencontrer cette graine qui - amputée dans sa fertilité, amputée du don qui la constituait - telle une puissance aveugle plantée dans le coeur d’un homme, se développait comme suit : «La peinture n'est pas une question de sensibilité ; il faut usurper le pouvoir ; on doit prendre la place de la nature et ne pas dépendre des informations qu'elle vous offre ».2 En regard de ce qui est décrit et dit là, combien allaient aussi devenir des peintres et des sculpteurs médiocres, des croûtes (pour reprendre le terme qui était attribué à certaines peintures jadis) ? Combien d’autres aujourd’hui peuvent se surprendre à être eux-mêmes artistes ou à posséder une oeuvre d’art en voyant à leurs pieds une planche recouverte de quelques projections de plâtre, coulures de peinture produites par l’essorage d’un pinceau, morceaux de pvc qui sont restés collés là alors qu’ils réparaient la vidange d’un lave-linge après avoir repeint leur appartement, (et j’en passe). Pris dans cette confusion des genres et de ce qui est aujourd’hui assimilé à de la création, il est même des gens qui m’ont signalé que mon travail, constitué d’un assemblage de peintures, de sculptures et de textes, ne différait pas dans sa forme du concept d’une « installation ». Mais je ne m’attarderai pas à la multitude potentielle des interprétations. Je préfère m’attacher à comprendre des pensées comme celle-ci :
« On est artiste à la condition que l’on sente comme un contenu comme "la chose elle-même" ce que les non-artistes appellent la forme. De ce fait, on appartient à un monde à l’envers ; car maintenant tout contenu nous apparaît comme purement formel y compris notre vie »3

Dans ce que j’exprime à travers la peinture, la sculpture, je m’efforce d’être témoin de ce qui a lieu, de ce qui a été engendré depuis plus d’un siècle dans les sociétés modernes, dites civilisées, développées ou en voie de développement.
Diriez-vous des films documentaires qui témoignent de la barbarie de notre façon de vivre, que ce sont là des ouvrages sombres, tortueux, déchirés ? Diriez-vous aussi de photographes, de journalistes, de réalisateurs qui au travers de films documentaires, d’écrits témoignant des génocides, de la famine, de la terre et du ciel mis à mort, des manipulations et expérimentations en tout genre faites (pour l’instant !?) sur les animaux et les plantes... diriez-vous de leurs ouvrages qu’ils sortent de leur imaginaire, de leur monde ? Qu’ils sont l’expression d’hommes et de femmes, tortueux, sombres, déchirés ? Que cela est techniquement bien réalisé, mais que le sujet laisse à désirer.  Que ce n’est pas très positif et que vous n’exposeriez pas cela sur la place publique d’un village, d’une ville, chez vous ? Qu’en matière d’art, tous ces petits personnages, plantes et animaux sont depuis longtemps complètement dépassés... Qu’il faut donner à rêver, à voir, laissant libre cours à l’imagination, à l’innovation, à l’amour, aux moments de bonheur, sans avoir à juger ou à être jugé, c’est-à-dire sans que n’apparaissent sur la toile, dans un journal, dans un film l’expression d’un visage, l’ombre de notre responsabilité dans ce qui se fait jour et a réellement lieu dans notre vie.

Entre l’ombre et la lumière, quelle vérité parvient à soulever la terre comme la graine d’un arbre sait le faire ? Dans la portance d’une attention au ciel de son époque, à ce qu’écrit là-bas l’inclinaison de la lumière dans la courbure du dôme céleste, il ne s’agit pas pour l’arbre de venir vérifier  dans son ascension une destinée prédestinée ou de « tendre vers un Dieu » ce qu’il ne parvient pas où ne parvient plus à porter. Il ne s’agit pas pour l’arbre de se voir comme la représentation d’un amas de particules organisées, programmées, aléatoires ou ordonnées qui, malgré le hasard d’une rencontre, n’aurait pas en charge un  destin.

Non, le soleil s’est incliné dans le souffle agonisant de la Terre. Minuit a sonné. Le sang de la nuit, coagulé dans le chant du coq, tôt a coulé. Au lever du soleil, un coq chante, il porte la responsabilité de son chant. A nous d’en faire autant, de nous choisir c’est-à-dire d’écrire notre destinée. Tel est sans doute ce que contenait la coupe du Graal que les chevaliers d’antan défendaient de leur vie : la question de la responsabilité.

Attention ! Je ne dis pas que tout homme est coupable de la mise à mort de l'art, de la Terre, mais je dis qu'il en est responsable, comme tout homme est responsable de ses actes.
Le talent est une chose que seuls certains hommes ont ou reçoivent à la naissance, dit-on.
Ce genre de pensée ne vaut que pour les paresseux.
En réalité, le talent est un bagage qui nous éclaire sur la responsabilité qui nous incombe.
Et il s'agit de partager le contenu de ce don avec autrui pour, sans oublier le monde, la nature, la vie, l'aider à percevoir en conscience la responsabilité qui nous revient dans le travail que nous pouvons choisir et dans le choix à réitérer jusqu'à accomplir une vie.
Ici, la tâche en est d'autant plus grande pour chacun.

Sinon quoi ?

Yvan Chatelain (Août 2010)

 
   
 

1. Jean-Daniel Baltassa. Télérama hors série. Rembrandt. 1 février 2006.
2. Picasso. Propos sur l’art. Gallimard,1998.
3. F. Nietzsche. Fragments posthumes, Novembre 1987 - Mars 1988.