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PAS DE PROPHETIE - UN POEME La terre, constamment aux aguets !
La plaine est couverte de nuit.
À l’horizon seulement l’espace s’éclaire,
l’espace au bord du jour, l’espace... un mince
filet de lumière.
Chaque chose se détache,
le relief gagne sur l’étendue, la couleur
reste en arrière.
L’aube, au moment d’éclore, se cerne.
Quelque chose
arrive, est arrivé. Nous n’avons rien vu,
rien senti, rien entendu. Pourtant,
c’est là.
La terre qui nous est comptée !
Les amandiers en fleurs
dans la nuit ont gelé.
Les branches perlent, le soleil en elles
est devenu une bougie de glace
vie naissante, mais inerte :
le froid a tout consumé.
Nous nous levons le regard habitué,
l’âme amputée du moment du réveil,
de cette minute brève qui nous remet au monde.
Ville insomniaque. Temps en saccades.
Figures croisées, de dos, ce matin
tellement avortées dans leurs épaules !
indifférentes, insensibles
aux signes.
Plein champs. L’abeille tombe sous le poison.
Chaque fleur
a été programmée
pour qu’en elle la nature
finisse.
Le vivant casse comme du verre.
La vie s’effondre,
se désintègre en poussière de pollens
non souvenus, atones.
Les mots sont frappés de stérilité.
La terre commence et finit sous nos yeux... à cette heure
sans scrupule.
Par manque d’amour
nous n’aimons que nous-mêmes.
Nous annulons la métamorphose, annulons
l’acte du souvenir conscient de ses blessures.
Angle mort.
La pensée coupée du temps !
J’habite un monde méconnaissable
La communication défigure le sens
et le paysage se répand en cimetières
vies barrées !
Avant, le temps, c’était
avril sur les branches cette heure-là !
c’était mai dans le pourpre des feuilles d’un hêtre
lumière montante jusqu’au solstice d’été !
c’était
les baies rouges du sorbier quand vient l’automne,
leur reflet
qui inonde jusqu’aux contours des nuages.
Aujourd’hui,
le temps c’est un jour comme un autre.
Règne de l’eau polluée.
Manque d’imagination qui nous frappe et nous
laisse impuissants.
Savoir
récité de derrière une vitre,
où tout rentre dans l’ordre... quel ordre ?
où tout rentre dans l’ordre... toujours.
Nous restons là, spectateurs
de vie et de mort, sans même s’apercevoir
qu’entre les vivants et les morts
la paroi est devenue poreuse.
Par moment la gorge se serre et l’angoisse
trouve en elle le poids laissé par un autre
sans héritier.
Nous sommes livrés à nous-mêmes.
Personne ne peut dire aujourd’hui :
je suis devenu un sentiment de la terre...
sauf quelques rares vies
comme elle, Anna Akhmatova.
Dans ses mains qui accompagnent avec des mots,
le passé gagne l’empreinte de tout le monde vivant.
Sa voix ne ment pas,
elle ne tremble pas.
Elle dit : Te voilà surexposée
c’est pourquoi il t’est interdit d’être naïve.
Elle dit
qu’il serait si facile de se tromper
et d’accepter d’être trompé
et de tromper.
Elle dit :
« Il se peut que tu sois obligé
de te rappeler plus qu’il n’est nécessaire. »
Les bombardements ont succédé aux bombardements,
les livres sont restés debout dans la mémoire !
Non pas l’oracle, mais la conscience
qui interroge l’oracle
est restée debout
cela seul est l’écriture.
Non pas
une époque révolue, mais chaque instant
irrévolu,
vécu dans la vérité d’un être...
cette conjoncture-là un poème.
(Au même moment,
éclosion de la soif dans le geste nourricier des glaciers !)
Ne rien rendre vain un poème.
En lui, les mots résonnent ;
tant de voix restées inentendues
résonnent ; et encore,
la mort de l’abeille
tombée
à notre porte,
(d’aucuns disent « sa disparition »)
nous regarde au visage.
Sans elle
tu ne passeras pas l’année, sans elle
tu ne passeras pas !
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