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La science n'a jamais pu prouver que nous étions un amas de particules, mais l'économie mondiale a appliqué cette idée à tout le vivant. |
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Huile sur toile. 100x81cm.
Cadre en Pin.
Année 2009. |
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Texte d’accompagnement pour cette peinture : |
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En regard du travail que j’ai fait dans Point, une personne m’a dit récemment : « Vous décrivez bien notre société dans vos peintures et vos sculptures, mais vous nous ennuyez avec vos textes d’accompagnement. Enfin, laissez nous imaginer ce que l’on veut sur vos peintures et vos sculptures. De toute façon, vos textes d’accompagnement, personne ne les lit ».
Je remercie cette personne d’avoir précisé et résumé ce que j’ai pu maintes fois rencontré dans l’attitude et le regard d’autrui. Mais mon attention se portera ici sur ce « laissez-nous imaginer ce que l’on veut... ».
Je poursuivrai donc en mentionnant ce que je précisais dans Point en ces termes : « ... Il s’agit d’accepter d’être présent et conscient du fait que nous ne pouvons pas nous abstraire de ce que nous avons engendré. La question est ici de se souvenir du futur que nous avons en commun. Dès lors, il ne s’agit pas de considérer l’imagination comme une faculté oisive qui permettrait à l’homme de s’évader de la réalité. Au contraire, il s’agit de la concevoir comme une faculté où l’homme, s’il y travaille, peut avec elle approcher au plus près de la réalité... ». |
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Il ne s’agissait pas pour moi lorsque j’ai peint, de voir ou de croire ce que je voulais en regard de l’hypothèse scientifique : « vous êtes un amas de particules ». Hypothèse que des adeptes avec le sourire, pris eux-mêmes dans l’aveuglement d’un « je » et d’un « moi » aujourd’hui éduqués à mort sont parvenus à rendre plausible et effective en construisant in vivo le cadre expérimental qui, de fait, rend cette hypothèse valide dans le fonctionnement d’une société démocratique qui n’est autre que celle où nous vivons.
Je vous laisse à présent avec un extrait de Nous, fils d’Eichmann, de Günther Anders. Cet homme qui a travaillé avec l’imagination (comme j’en ai précisé le sens) pour approcher au plus près la réalité.
Pour introduire au texte, je reprends la quatrième de couverture écrite par Sabine Cornille et Philippe Ivernel :
« Les deux lettres ouvertes de Günther Anders adressées au fils d’Adolf Eichmann constituent un petit traité, avec mode d’emploi, sur la condition humaine aujourd’hui, considérée sous l’angle d’une catastrophe à répétition, qui entraîne l’obsolescence toujours croissante de l’humain lui-même.
L’homme apparaît ici, de nouveau, comme le détenteur d’une capacité de production infiniment supérieure à sa capacité de représentation, et tout aussi bien à sa capacité de sentir. Dans ce contexte, l’idée même de responsabilité se trouve profondément atteinte ou profondément pervertie, de sorte que nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, des enfants d’Heichmann. Plus exactement, nous sommes tous devant un choix comparable à celui auquel Günther Anders confronte le destinataire de ses deux lettres : le choix de la continuité ou de la rupture.
Un choix d’autant plus urgent que se réduit de jour en jour la marge de jeu dont dispose l’humain dans le monde tel qu’il devient. »
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LE RÊVE DES MACHINES |
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« Vous vous rappelez, Klaus Eichmann, à quoi toutes ces réflexions veulent aboutir. Notre argument disait : votre vie ne peut devenir supportable que si vous comprenez que votre malheur n’est pas simplement une gigantesque malchance. Et cela vous ne le comprendrez que lorsque vous aurez trouvé comment on avait pu, et peut-être même dû, en venir à ce monstrueux événement, qui a également contaminé de monstruosité votre destinée.
J’avais annoncé que deux racines du mal étaient les principales responsables du monstrueux. Comme nous sommes désormais passablement informés sur la première : « le décalage », nous pouvons tout de suite passer à la seconde : « au caractère machinique (ou encore d’appareil) de notre monde actuel ». Nous n’avons pas un long chemin à parcourir pour arriver au but : car les deux racines de la monstruosité sont étroitement liées. Dès la description du « décalage », il était en effet apparu que notre incapacité à nous représenter les effets de notre agir comme étant les nôtres n’est pas seulement attribuable à la grandeur démesurée de ces effets, mais également à la médiation démesurée de nos processus de travail et d’action. L’aggravation de l’actuelle division du travail ne signifie pas autre chose que ceci : nous sommes condamnés, travaillant et agissant, à nous concentrer sur d’infimes segments du processus d’ensemble : nous sommes enfermés dans les phases de travail auxquelles nous sommes affectés, tels des détenus dans leurs cellules de prison. « Détenus », nous restons accrochés à l’image de notre travail spécialisé ; nous voilà donc exclus de la représentation de l’appareil dans son ensemble, de l’image de tout le processus de travail, composé de milliers de phases. Et, à plus forte raison, de l’image du résultat dans son ensemble, au service duquel est placé l’appareil.
Et pourtant, si incontestable que soit cette constatation, elle ne situe pas encore bien la seconde « racine du monstrueux » ; un examen plus poussé montre qu’elle est, elle aussi, encore insuffisante et trop anodine. Et cela parce que la division du travail, et ce que je viens de qualifier d’« emprisonnement dans une phase », ne sont que des effets secondaires, les conséquences d’un processus incomparablement plus fondamental et plus funeste. C’est seulement quand nous nous tournons vers ce processus que la seconde « racine du monstrueux » se présente alors à nos yeux. Ce que je veux désigner - je sais que cette thèse peut paraître aventureuse - c’est le fait que notre monde actuel, dans son ensemble, se transforme en machine, qu’il est en passe de devenir machine
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Pourquoi sommes-nous en droit d’avancer cette thèse exagérée ?
Pas simplement parce qu’il y a aujourd’hui tant d’appareils et de machines (politiques, administratifs, commerciaux ou techniques), ou parce qu’ils jouent un rôle tellement puissant dans notre monde. Cela ne justifierait pas cette désignation. Ce qui est décisif, c’est quelque chose de plus fondamental, lié au principe de la machine - et c’est sur ce principe-là qu’il nous faut revenir maintenant. Car il contient déjà les conditions dans lesquelles le monde entier devient machine. Quel est le principe des machines ?
Performance maximale.
Et c’est pourquoi nous ne devons pas nous représenter les machines comme des objets insulaires, isolés, par exemple selon le modèle des pierres qui ne sont que là où elles sont et demeurent donc encloses dans leurs limites physiques, chosales. Comme la raison d’être * des machines réside dans la performance, et même dans la performance maximale, elles ont besoin, toutes autant qu’elles sont, d’environnements qui garantissent ce maximum. Et ce dont elles ont besoin, elles le conquièrent. Toute machine est expansionniste, pour ne pas dire « impérialiste », chacune se crée son propre empire colonial de services (composé de transporteurs, d’équipes de fonctionnement, de consommateurs, etc.). Et de ces « empires coloniaux » elles exigent qu’ils se transforment à leur image (celle des machines) ; qu’ils « fassent leur jeu » en travaillant avec la même perfection et la même solidité qu’elles ; bref, qu’ils deviennent, bien que localisés à l’extérieur de la « terre maternelle » - notez ce terme, il deviendra pour nous un concept-clé - co-machinique. La machine originelle s’élargit donc, elle devient « mégamachine » ; et cela non pas seulement par accident ni seulement de temps en temps ; inversement, si elle faiblissait à cet égard, elle cesserait de compter encore au royaume des machines. A cela vient s’ajouter le fait qu’aucune ne saurait se rassasier définitivement en s’incorporant un domaine de services, nécessairement toujours limité, si grand soit-il. S »applique bien plutôt à la « mégamachine » ce qui s’était appliqué à la machine initiale : elle aussi nécessite un monde extérieur, un « empire colonial » qui se soumet à elle et « fait son jeu » de manière optimale, avec une précision égale à celle avec laquelle elle-même fait son travail :; elle se crée cet « empire colonial » et se l’assimile si bien que celui-ci à son tour devient machine - bref : aucune limité ne s’impose à l’auto-expansion ; la soif d’accumulation des machines est inextinguible. Dire que, ce faisant, elle repoussent à la marge, comme des éléments nuls et sans valeur, tous les morceaux de monde qui ne se soumettent pas à la co-machinisation exigée par elles, ou qu’elles expulsent et anéantissent comme des déchets ceux qui, inaptes aux services ou rebelles au travail, ne songent qu’à musarder, menaçant par là de saboter l’extension du domaine de la machine - dire cela, donc, peut paraître une banalité, mais c’est précisément la raison pour laquelle nous devons le souligner. Car il n’est rien de plus funeste, rien de plus sûrement susceptible de garantir l’absence de conscience du principe machinique, que la banalisation déjà effective de cette absence de conscience : ce qui passe pour une banalité, on y prête pas attention ; et ce qui ne retient pas l’attention est accepté sans contestation.
Naturellement, ce processus de co-machinisation ne se déroule pas seulement comme le combat des machines contre le monde, mais toujours, à la fois, comme leur combat pour le monde, donc comme une lutte concurrentielle que les machines avides de butin mènent les unes contre les autres. Toutefois, qu’elles mènent leur combat constamment sur deux fronts ne diminue en rien la clarté de l’objectif final. Dès le début, cet objectif final s’appelle « conquête totale » et continuera de s’appeler ainsi. Ce que souhaitent les machines, c’est un état où il n’y aurait plus rien qui ne soit à leur service, plus rien qui ne soit « co-machinique » : ni « nature », ni « valeurs supérieures » et (puisque nous ne serions plus pour elles que des équipes de service ou de consommation) ni nous non plus, les humains.
* * En français dans le texte. |
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Ni elles non plus, même elles. Et j’en viens ainsi à l’essentiel, au concept de « machine mondiale ». Que veux-je dire par là ?
Supposez par exemple que les machines aient réellement réussi à conquérir intégralement le monde, aussi intégralement que, à une échelle moindre, la machine d’Hitler avait conquis l’Allemagne : donc, de telle sorte qu’il ne resterait plus rien qu’elles et leurs semblables, rien qu’un gigantesque parc à machine intégralement « mises au pas ». Qu’adviendrait-il, dans ces conditions, de ces différents exemplaires de machines ?
Nous devons considérer deux choses :
1) que sans auxiliaire, aucun de ces exemplaires ne pourrait fonctionner, car se mettre en branle d’elle-même ou se nourrir de soi-même, aucune machine n’en est capable, si élevé que soit son niveau d’automatisation ;
2) que parmi les auxiliaires qui seraient à la disposition de ces exemplaires, il n’en subsisterait aucun qui ne soit déjà lui-même machine - bref : ils seraient tous dépendants les uns des autres, ils seraient de bout en bout contraint d’avoir recours à leurs semblables ; tandis que chacun, vice versa, devrait essayer d’aider ses semblables à fonctionner le mieux possible.
Mais à quoi conduirait cette réciprocité ?
A quelque chose d’extraordinairement surprenant : en effet, comme tous fonctionneraient en un parfait engrenage, les exemplaires particuliers ne seraient plus des machines. Mais quoi ?
Des pièces de machines. - A savoir, les pièces mécaniques d’une seule et même gigantesque « machine totale » dans laquelle ils auraient fusionné.
Et à quoi cela conduirait-il encore ? Que serait cette « machine totale » ?
Réfléchissons encore : des pièces qui ne lui soient pas intégrées, il n’en existerait plus. Des restes qui ne soient maintenus en dehors, il n’y en aurait plus. Donc, cette « machine totale » ce serait - le monde.
Et nous voici maintenant près du but. Pour y arriver, nous n’avons plus guère qu’un pas à faire ; il suffit d’inverser la phrase : « les machines deviennent le monde ». Inversée, elle donne : « Le monde devient machine. »
Et cela : le monde en tant que machine, c’est vraiment l’Etat technico-totalitaire vers lequel nous nous dirigeons. Remarquons que cela ne date pas d’aujourd’hui ou d’hier, au contraire, cette tendance découlant du principe même de la machine, de sa pulsion d’auto-expansion, elle existe depuis toujours. C’est la raison pour laquelle nous pouvons tranquillement affirmer que le monde en tant que machine, c’est l’empire millénariste vers lequel se sont portés les rêves de toutes les machines, depuis la première ; et il est désormais devant nous réellement, cette évolution étant entrée depuis quelques décennies dans un accelerando de plus en plus forcené.
Je dis devant nous. En effet, que cet « empire » ait déjà trouvé sa réalisation ultime et intégrale, il ne nous appartient pas de l’affirmer. Cependant, nous consoler avec cette concession, nous n’en avons plus le droit non plus. Car la partie décisive du chemin qui conduit à la « machine mondiale » se trouve déjà derrière nous. Le Rubicon, c’est-à-dire la limite en deçà de laquelle nous aurions pu, auparavant, déclarer tout banalement que « dans » notre monde il y a aussi des machines, nous l’avons déjà franchi ; plus rien déjà ne correspond au petit mot « dans » ainsi utilisé et ledit petit mot ne redeviendrait légitime que si, là aussi, nous inversions notre énoncé, c’est-à-dire si, au lieu d’affirmer au sujet des machines qu’elles sont dans le monde, nous disions désormais du monde qu’il est (aliment ou serveur) « dans la machine ». Mais ce serait justement avouer que nous avons déjà abordé la rive du « royaume millénariste » *.
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* Ne croyez pas, je vous prie, qu’avec cet état final je veuille simplement désigner ce que nous connaissons habituellement sous le nom de système « totalitaire » ou « à économie planifiée ». Car, si épouvantables que puissent souvent y être la planification et ses échecs, comparés à l’ultime empire machinique, ces systèmes sont encore quelque peu humains. Selon leur programme du moins, dans les systèmes socialistes, ce sont toujours des hommes qui ont à planifier pour des hommes. En contradiction ouverte avec le bavardage qu’on entend quotidiennement, j’affirme que, dans les pays qui font flotter haut et fier la bannière de la liberté, et qui assignent à la machinerie de leurs moyens de communication de masse la tâche quotidienne de diaboliser, comme esclavage, la machinerie de l’économie planifiée, la tendance à la « machine totale » n’est pas moins funeste que dans les pays à économie expressément planifiée. |
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Paris, Editions Payot & Rivage. 2003. (Pages 89 à 97). |
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